Ma campagne des Dardanelles

C’était un jeudi. La veille, en arrivant à Çanakkale, m’étaient revenues en mémoire, je ne sais trop pourquoi, des histoires plutôt floues de guerre, d’oncle et de Dardanelles contées par mon père. Je m’étais renseignée auprès de mon couchsurfer : oui, les Dardanelles c’est bien ici, la péninsule de Gallipoli est même juste en face, on la voit du balcon, notamment grâce à une éclaircie rasée dans le flanc de la colline, qui permet à un énorme soldat d’inviter les voyageurs à se souvenir. J’avais donc ensuite contacté mon père, qui pour toute réponse m’a renvoyé un fichier contenant un petit livre relatant la vie du Lieutenant T.. Mon hôte m’avait ensuite invitée à aller avec lui et un ami à la “plage”, sur la péninsule. Après-midi passée à lire, à l’ombre des pins, la vie du Lieutenant T., mon arrière-grand-oncle, le fils d’une certaine Emérentine T., et surtout son journal de guerre, en Turquie, à 20 km du théâtre des opérations, 97 ans plus tard, en compagnie de deux turcs, donc. Comme les temps changent!

Le lendemain, je me mets en tête de trouver les tranchées de Kereviz-Dere, si souvent mentionnées dans le journal de guerre, et qui ont marqué la limite de l’avancée des Alliés sur ce front – si on peut même appeler ça une avancée. Certaines ont été creusées dans la pierre, elles doivent toujours être là quelque part non ? On m’a expliqué, on m’a montré, je dois prendre le ferry, et puis en débarquant, il faut que je prenne le seul minibus qui ne va pas vers Gallipoli (Gelibolu en turc), vers les monuments à la mémoire de Anzacs, et le chauffeur saura où sont les tranchées. Bien.

C’était donc un jeudi, un chaud jeudi du mois d’août. Le ferry, pas de problème, j’obtiens même le tarif étudiant, sans carte mais avec  de l’aplomb et un sourire. Ensuite… Ensuite pas de minibus. Enfin si il est là, garé plus loin, sans chauffeur. Je commence à marcher. Je n’ai pas la moindre idée de l’éloignement du village de Saddülbahir, lui aussi mentionné dans le journal de guerre. Il faut dire que je suis à peu près aussi bien équipée que les Français arrivés ici en 1915 : j’ai pour m’orienter la reproduction de la reproduction d’une carte dessinée à la main et vieille de 97 ans. Et je ne parle pas vraiment turc, bien sûr. Le lieutenant T., lui, faisait partie d’un régiment de zouave : leur uniforme était loin d’aller dans le sens du camouflage. Ils portaient notamment sur la tête non pas un casque (ou alors, au plus fort de l’été, le casque colonial en liège qui ne protégeait grand-chose), mais une chéchia rouge assez haute, sur laquelle figuraient les grades. Oui, haute et rouge. Vous situez, la guerre de 14-18, aussi appelée “guerre des tranchées” ? Ce n’est pas si profond que ça, une tranchée. Et si vous êtes un peu plus grand que la moyenne, votre tête peut facilement dépasser; si en plus vous portez un chapeau rouge, vous êtes une cible facile. Et si vous indiquez sur votre coiffe que vous êtes officier… Étrangement, pendant ce conflit des Dardanelles, de très nombreux officiers français ont été tués, plus que n’importe où ailleurs – à cause de la configuration du lieu, tous étaient exposés, les officiers n’étaient pas plus à l’abri que leurs hommes, et constituaient des cibles de choix) … Grandeur et génie de l’armée française. C’est d’ailleurs probablement exactement à cause de cela que le Lieutenant T. a été tué, un peu plus tard, en Serbie, en 1915. D’après les recherches de mon grand-oncle, la version la plus probable, qui diffère de la version officielle bien sûr, est qu’il se serait mis au garde-à-vous dans une tranchée, pour saluer le passage du corps d’un camarade tué; la grande taille (pour l’époque), la chéchia clamant son statut d’officier, et des bulgares déguisés en serbes planqués pas loin… pas besoin de plus !

Je marche, donc, sans trop savoir si je vais marcher longtemps. Puis je me dis que ça risque d’être un peu loin, quand même, Saddülbahir. Je décide de faire du stop. La première voiture à qui je fais signe s’arrête, un truc d’Istanbul en vacances. Il ne parle que turc, mais on communique. Il finit par comprendre que je veux trouver le ravin de Kereviz-Dere. On roule jusqu’au village. A pied j’aurais mis… une demi-journée au moins ! Et puis ce soleil de plomb qu’heureusement une petite brise rend un peu plus supportable… Je veux descendre et me débrouiller, aller voir notamment le Cap Helles, où ont débarqué les Alliés. Mais mon chauffeur n’a pas l’intention de me laisser filer comme ça ! Il a décidé de m’aider à trouver Kereviz-Dere. On demande à plusieurs personnes. On prend plusieurs chemins qui partent à droite ou à gauche de la route. Il appelle un ami pour qu’il lui fasse du  radio-pilotage. On descend de voiture, on remonte, on rigole de ces satanées tranchées françaises introuvables. On finit par prendre un chemin de pierre, où l’on ne peut rapidement plus passer en voiture. On commence à descendre à pied et à pic. Je sens que mon gentil chauffeur commence à en avoir marre maintenant. Je lui dis que je veux continuer un peu sur ce chemin, il marche quand même avec moi. On finit par croiser un panneau avertissant que je ne sais quoi est interdit  à Kereviz-Dere. Nous y sommes donc ! Mais nous sommes à la crique où le ravin rejoint l’eau du détroit, pas de trace de tranchées qui doivent être plus haut sur le plateau, parmi les broussailles et les oliviers. Je dis que je veux continuer à chercher par ici, qu’il peut me laisser s’il veut, et merci beaucoup pour son aide. Mon chauffeur s’en va. Je jauge la végétation autour de moi, plein de petits arbustes secs et piquants, et je suis en petite sandales. Pas terrible pour explorer. Il y a deux hommes qui se sont construit un petit campement fort sympathique, juste devant la mer. L’un des deux parle un peu anglais, mais ne sait pas où sont les tranchées. J’aperçois un pêcheur, je me dis qu’un local doit savoir où elles sont. Mais peu de chances qu’un vieux pêcheur parle anglais… Je vais lui parler, j’essaye d’expliquer. Il me dit d’attendre, part quelques minutes et revient avec son téléphone portable, appelle son fils qui apprend ou parle l’anglais ! L’homme est assez vieux, j’imagine que son fils est adulte, et doit bien parler puisqu’il en a l’air si fier… Quelques minutes plus tard, je me retrouve au téléphone avec son fils d’un dizaine d’années qui ne sait que me dire, tout paniqué, “no speak English, no speak English !”. Bon. Brouhaha de l’autre côté des ondes, puis tout à coup quelqu’un qui parle vraiment anglais. J’explique que je cherche les tranchées françaises. Il me dit qu’il faut retourner sur le plateau, suivre telle route, puis tester les chemins qui partent vers la mer, et que le long de l’un d’eux, on trouve les tranchées. C’est peut-être même indiqué, mais il n’est pas sûr. Je lui repasse le vieux pêcheur, qui raccrochera rapidement sans que j’aie l’occasion de remercier mon mystérieux mais serviable interlocuteur.

Je grimpe le chemin de terre en sens inverse. Je vais les trouver, ces fichues tranchées ! La chaleur commence à être vraiment écrasante, je me fais un turban de mon foulard. On avait testé tous les chemins entre l’énorme monument turc et là où je me trouve, et de toutes façons en toute logique, je devrais aller à droite. J’essaye les trois chemins suivants, sur ma droite. Des oliviers, un petit mémorial turc et un bout de tranchée turque, c’est tout ce que je trouverai. Tant pis. Je me suis quand même sentie étrangement proche du Lieutenant T. à trimer sous le soleil des Dardanelles à la recherche de ses tranchées. Je décide de retourner à Saddülbahir. Une famille me prend en stop spontanément, les trois petits derrière se serrent pour me faire de la place. Ils me laissent au mémorial gigantesque de Levent, pas à Saddülbahir. Je visite le mémorial. Heureusement il y a des fontaines pour remplir mes bouteilles d’eau ! Beaucoup de Turcs en “pèlerinage”, puisque c’est encore “Bayram”, les jours fériés qui suivent la fin du ramadan (ici appelé “ramazan”). C’est un moment de l’année où l’on va voir les anciens au village, où l’on visite les cimetières en famille, et la péninsule n’étant qu’un grand cimetière finalement…  Je contemple les tombes blanches, innombrables, aux stèles transparentes qui portent toutes huit ou neuf noms d’un côté et autant de l’autre. Ça fait vraiment beaucoup de soldats tombés, tout ça… Je me dis que certains de ces pauvres gens ont peut-être été tués par le Lieutenant T. Je recommence à marcher vers le village. A une sorte de restaurant-snack, je bois pour la première fois un ayran (boisson lactée légèrement salée) fait maison absolument délicieux ! Rien à voir avec ceux du supermarché… Pas de tranchées mais un bon ayran, je m’en contenterai, puisqu’il le faut. Je reprends ma route sur le bitume tout chaud. Les pires heures de la journée sont derrière moi, et la lumière est magnifique. De nouveau, une famille turque s’arrête spontanément pour moi. Il faut dire que vu la taille de celle-ci, les gens à pied ne sont pas légion. Je passerai le reste de la journée et de la soirée avec eux, à aller de mémorial en mémorial. Charmante petite famille qui parle au plus trois mots d’anglais, avec mes six mots de turc, mes mains et ma carte de 1915, je leur explique la raison de ma présence ici. Je verrai avec eux le Cap Helles, Saddülbahir, là où le Lieutenant T. s’empressait d’aller se baigner après neuf jours dans les tranchées sans enlever une fois son uniforme. Et puis des monuments et des mémoriaux turcs, beaucoup, qui me permettront de prendre un peu la mesure de l’importance de la bataille pour le détroit des Dardanelles pour le peuple turc. Je reprendrai le ferry avec la famille, plus tard, une fois le soleil déjà couché, et ils m’offriront un petit porte-clefs en forme de gouvernail portant l’inscription “les héros de meurent jamais” ou quelque chose du même goût.

Voilà, ma campagne des Dardanelles personnelle : un échec, si l’on considère que j’étais partie en pensant trouver les tranchées… à l’image de celle de l’armée française il y a presque un siècle. Mais ce ne fut pas inintéressant, loin de là. J’ai pu constater la quasi-absence de monuments français sur la péninsule. Beaucoup d’hommes sont tout de même morts dans ces tranchées ! Dix mille, d’après les estimations du gouvernement australien. Il y a un monument au moins, je crois, et je crois aussi que j’ai dû passer devant à un moment, mais je ne l’ai pas vu indiqué. Par contre les Anzacs (Australia and New-Zealand Army Corps) ont fait ça bien, c’est même un bon business, les bus de touristes de down-under qui viennent voir la tombe d’un lointain ancêtre. J’avais demandé à un office de tourisme : pour aller voir les monuments français, il fallait d’abord se taper tout le tour des monuments des Anzacs (paix à leurs morts), et ensuite en supplément on pouvait aller voir ceux des français. Ou alors, il fallait louer une voiture avec chauffeur. Ça ne rentrait pas vraiment dans mon budget, mais peut-être le chauffeur aurait-il su où étaient les tranchées françaises du ravin de Kereviz-Dere ? Bien sûr, certains argüeront que la bataille de Gallipoli étant la seule à laquelle les Australiens et les Néo-Zélandais aient jamais pris part en tant qu’armée, il est normal que cela soit resté pour eux un traumatisme indéniable et qu’ils aient fait les choses si bien en matière de mémoriaux et de monuments de guerre… Mais est-ce que les morts français sont moins importants, sous prétexte qu’il y en a eux beaucoup d’autres, ailleurs et à d’autres époques ? Et puis j’ai eu comme le sentiment que les autorités françaises n’ont peut-être pas voulu en faire trop, parce que ça reviendrai à remuer le couteau dans la plaie. Mais il n’y a même pas de plaie, en fait. Gallipoli, c’est la bataille oubliée. Tout le monde s’en fout. L’initiative venait des anglais, et notamment d’un certain Winston Churchill, alors commandant de la flotte anglaise. Il manquait des soldats dans les rangs britanniques, on a fait appel à un ou deux régiments de zouaves qui sont allés se faire décimer là-bas. Et ceux qui restaient sont morts ensuite en Serbie sans même comprendre ce qu’ils fichaient là ! Les français s’en foutaient tellement qu’ils n’ont pas été loin d’abandonner complètement le commandement des opérations aux britanniques, apparemment. Comme je l’ai lu quelque part, le seul succès de la campagne, ce fut le repli : même pas un âne de tué pendant l’évacuation, youpi !  Donc, tout le monde s’est fait ratatiner, les Anzacs les premiers, mais ils n’ont pas peur de faire des monuments !

Ce qui est certain : la bataille, et pour les Turcs victoire de Gallipoli a été d’un importance majeure dans la construction de l’identité nationale turque. C’est la fin de l’empire ottoman. Mustafa Kemal, futur Atatürk et “inventeur” de l’identité turque (laîque, ce qui a malheureusement tendance à se perdre) contemporaine, alors Lieutenant-Colonel, a gagné là une bataille primordiale, et a aussi eu une chance incroyable : l’histoire dit que pendant le grand assaut du 10 août, il a été atteint par un schrapnel*; mais dans la poche sur sa poitrine, sa montre à gousset a encaissé l’impact, et il été jeté à terre par la violence du choc, un peu déboussolé, mais pas blessé…

Ce qui est certain aussi, c’est que les turcs ont gardé la mémoire de cette bataille bien vivante, même un siècle après (vu la taille de leurs monuments, c’est pas difficile, ahah). Et qu’on peut verser aussi rapidement dans la propagande nationaliste. J’ai entendu et lu tous les chiffres imaginables sur le nombre de victimes** dans chaque camp, parfois complètement fantaisistes, et les turcs sont friands de rapports, du genre, “un gentil turc pour cinq méchants alliés, il y avait (et on a gagné quand même, na)”. Mouais. Moi je veux bien, mais tout ce que je sais, c’est que c’était il y a un siècle. Et que dans un camp comme dans l’autre, la guerre c’est moche, mais alors vraiment moche. Que l’état d’esprit des soldats de l’époque, très patriotiques et absolument prêts à mourir pour leur pays, des deux côtés, est assez difficilement concevable aujourd’hui pour moi. Je vous recommande chaudement de lire le petit livre assemblé par mon grand-oncle, avec l’aide de mon père, sur le Lieutenant T. et qui contient son journal de guerre, c’est passionnant et édifiant, et terriblement dur, aussi. Enfin ça l’a été pour moi, mais ça revêtait un sens particulier parce que je me trouvais par hasard sur les lieux de la boucherie. Si ça vous intéresse, écrivez-moi et je me ferai un plaisir de vous l’envoyer. Pour finir, parce qu’il faut bien s’arrêter à un moment donné, pour aller dans le sens de la paix des peuples, je reproduis ici les paroles d’Atarürk en 1943, à la mémoire de tous les hommes tués sur la péninsule de Gallipoli :

“Those heroes that shed their blood and lost their lives… You are now lying in the soil of a friendly country. Therefore rest in peace. There is no difference between the Johnnies and the Mehmets to us where they lie side by side now here in this country of ours… you, the mothers, who sent their sons from faraway countries wipe away your tears; your sons are now lying in our bosom and are in peace. After having lost their lives on this land. They have become our sons as well.”

* un schrapnel est un petit obus à balles mis au point par un certain… Schrapnel et utilisé pendant la première guerre mondiale; le terme est utilisé aussi par extension (et par abus de langage, pour les puristes) pour tout les éclats d’autres projectiles

** l’ami Wiki parle, et ce sont les estimations officielles australiennes, de 40000 morts du côté Allié et 86 000 du côté turc; ça grimpe bien plus haut avec les blessés, peut-être que tout le monde prend les chiffres incluant les blessés pour ceux des morts, ce qui expliqueraient les chiffres que j’ai entendus…

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *


five + = 13

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

%d bloggers like this: