Fichu Mashtots

Mais pourquoi, Mashtots ?

Mashtots, c’est le prêtre du Ivème siècle qui a créé les alphabets arménien et géorgien. Et le type, il s’est fait plaisir. Il s’est dit « ouais !! deux alphabets à créer, commande de… de qui au juste ? Peu importe. » On lui a dit « Fais-toi plaisir » et t’inquiète, le type, il s’est fait plaisir ! On lui a dit « t’as le champ libre » il s’est dit « ouais !! » Je vais pouvoir faire toutes les arabesques que je veux, faire des lettres qui se ressemblent vachement, mais sont pas tout à fait les mêmes, comme au jungle speed, et ce sera trop rigolo ! Les locaux n’auront pas de problèmes, parce qu’ils apprendront le tout à l’école, et puis même, dans quelques années, j’ai comme un pressentiment qu’ils leur feront un package cyrillique/géorgien ou arménien/latin, donc zéro problème pour eux. Mais alors, les étrangers qui se pointeront, ah, là, qu’est-ce qu’on va se marrer ! Trop cool, j’invente deux alphabets maintenant, je me marre pendant des centaines d’années ! Bon, j’imagine que la vie monastique de l’époque n’était pas transcendante, il a trouvé son plaisir où il a pu, le pauvre… Et il était un peu sadique aussi, sûrement. On lui accordera par contre que visuellement, c’est quand même une réussite. Le géorgien et l’arménien, c’est super joli.

 Le mkhedrouli

En Géorgie, ça allait encore : on sortait juste de Turquie, où on était tellement bilingues, Küç et moi, qu’on en venait presque à s’ennuyer (humour inside). Nouvel alphabet, no problem, on était au taquet pour un nouveau challenge linguistique. On a agi ainsi : on a recopié les lettres de Wikipédia avant d’arriver. On aussi lu la page, et on a appris notamment que c’était le troisième alphabet utilisé en géorgien, plus vraiment celui de Mashtots, probablement, et que c’est un alphabet unicaméral, bonne nouvelle. Ça veut dire qu’on a qu’un seul jeu de lettres à apprendre, pas de minuscules. Ensuite, dès qu’on est entrés en Géorgie (Küç, Alfie et moi) on est restées bien concentrées (Küç et moi, Alfie n’est pas très intéressé) pendant les trajets en stop – avec un bus iranien, au début, et des chauffeurs iraniens, ensuite – pour choper au moins deux lettres de chaque nom de village. Parce qu’ils sont toujours écrits en alphabet local et latin, et du coup, si votre voiture ne roule pas trop vite, vous avez toujours le temps de faire correspondre les trois premières lettres. Ensuite, on a pris en otage une serveuse sympa dans un café pas bondé dans lequel on retournait pour la deuxième fois. On lui a fait prononcer l’alphabet qu’on avait recopié, ça m’a permis de clarifier certains signes de l’API (l’alphabet phonétique international) mais inconnus au bataillon et que j’avais recopiés aussi. Et ça nous a permis de constater l’étendue des dégâts, au passage : deux sortes de t, deux sortes de ts, de sortes de p, et pour les différencier… accrochez-vous. Mais ça allait encore, en fait. Après une semaine de stop à glaner des mots de-ci de-là, j’ai fait asseoir et j’ai essayé d’écrire tous les mots et expressions que j’avais appris. Le pauvre ! Mais il a joué le jeu de bon cœur. Pour les deux p et les deux t, j’y allais au hasard. Bien sûr, si tout était aussi limpide, ce serait trop facile : pour certaines lettres, on utilise encore la version du deuxième alphabet géorgien. Mais Atchiko m’a appris les variantes. Si j’ai pu constater une chose cependant, c’est qu’apprendre une langue de quelqu’un avec qui vous n’avez aucune langue en commun, ce n’est pas facile du tout. Parce que j’ai besoin d’explications, et parce que ses capacités de communication (avec les gestes notamment) n’étaient pas vraiment brillantes. Par contre, c’est parfait pour entraîner son alphabet ! Rien de tel que de l’utiliser activement pour qu’il rentre ; les autochtones sont ravis de voir que vous vous intéressez à leur langue, et ça vous fait quelque chose à partager avec eux.

Résultat, quand nous sommes arrivés enfin à la capitale, nous étions fin prêtes et assez à l’aise. À Tbilissi, test final : les vitrines fancy qui utilisent des lettres du deuxième alphabet pour frimer, je n’ai pas trop géré. Mais ce genre de magasin, c’est pas mon truc, donc je m’en fiche. Par contre, et c’était le test le plus important : dans ma main, une carte pour touriste avec le nom des rues en latin. Autour de moi, des rues dont les noms ne sont PAS traduits en latin. Et un plan un peu, disons pour le moins incertain, pour arriver à l’adresse que je cherchais, si incertain en fait que ma seule solution était de me fier au nom des rues. Et bien j’ai bien tout lu, en géorgien, et je suis arrivée du premier coup à bon port. Un point pour moi ! Pendant ce temps, Küç chez son couchsurfer a même appris quelles lettres s’écrivent au-dessous ou au-dessus de la ligne des cahiers d’écoliers. La première est pour nous Mashtots, sans hésitation !

 L’Arménie, c’est là que les problèmes ont commencé

Avec Küç, on était quand même hyper-motivées : on avait lu quelque part qu’il n’y avait que 14 alphabets dans le monde (je ne suis pas sûre que ce soit exact, en fait – et quand j’ai voulu lire la page wikipédia sur les alphabets, je n’ai ai plus rien compris, j’ai perdu la notion même d’alphabet que je pensais pourtant saisir clairement – (et je n’y suis par retournée), et on s’est dit qu’on pouvait réussir à apprendre à les lire tous. On avait déjà toutes les deux latin et cyrillique, elle un peu de farsi, moi du japonais, le grec ça doit pas être trop dur surtout que le cyrillique en dérive, et maintenant, le géorgien, plus ou moins… Même pas peur ! Sauf que. Trois petites semaines en Géorgie, et paf, on arrive en Arménie et il faut TOUT ré-apprendre. Nouvelles lettres. Et plus traîtres qu’en Géorgien, en plus. Du genre, la lettre qui ressemble à un 3, qui était donc « z » en cyrillique et « » en Géorgien devient « ye » ici. Ou encore pire, des lettres qui sont exactement comme les nôtres (le S, le U), mais auxquelles sont associées d’autres sons. C’est comme comme vous essayez de lire « rouge » écrit avec un stylo bleu et qu’on vous demande de dire la couleur du mot. Donc, le S est un « T » et le U est un « S ». Ça, c’était quand même super mesquin Mashtots. Après, on vous met des lettres plus homogènes dans la graphie, du coup c’est super joli, mais aussi plus difficile à différencier (pour le coup, le géorgien était moins élégant, mais plus fun et exotique). Ah, et puis, bien sûr, aussi passons au bicaméral ! Un jeu de minuscules et un jeu de majuscules. En plus, il y a plein de lettres en arménien. Tellement, que en recopiant l’alphabet de wikipédia, j’ai juste jeté l’éponge, arrivée à peine à la moitié (ne vous inquiétez pas, je l’ai complété plus tard, avec l’aide de quelqu’un !), c’était décourageant. Mais ce n’est pas le pire. Savez-vous pourquoi il y a tant de lettres ? Parce qu’il y a des sons en plus ! Des sons qui sont difficiles à identifier, parce que nos pauvres petits cerveaux d’occidentaux ont depuis longtemps réassigné les connexions neuronales qui étaient affectées à la discrimination de ces sons, et ne sont plus tout à fait aussi malléables (dans ce domaine du moins), pour créer en un claquement de doigt une nouvelle case pour un nouveau son. Exemple, car je sens que je vous perds. Vous voyez le « b » ? Et vous situez le « p » ? Et bien en arménien, il a un son entre les deux. Pareil pour « k » et « g », « t » et « d », et même « ts » et « dz ». Et il y a trois « r » aussi, le français, le roulé et un autre, je crois (que je ne sais pas faire). Non, mais on n’a pas idée… Avec tout ça, je crois que nos petits cerveaux ont un peu saturé. Et la première semaine à Erevan, même si j’ai demandé de l’aide et essayé un peu, je n’ai pas fait grand progrès. J’ai laissé les enseignes m’apostropher à coups de « freuhmeufreuhmeuhfreuh » (c’est ce que me susurrent les enseignes quand je n’arrive pas à les lire), et je n’ai pas fait trop d’efforts. Mais bon, abandonner complètement, pas mon style ! J’ai juste fait une pause. Et ensuite, j’ai fait la route de la Soie avec Artyom, qui est arménien. Petit à petit, je l’ai re-saoulé de questions. Mais pas trop, parce qu’il avait l’air de trouver que je n’apprenais pas assez vite. Et il ne comprenait que je ne puisse même pas différencier le troisième son de chaque trio. Enfin, quand je le sentais disposé à être déçu par mes capacités limitées, je retournais à la charge. Et j’ai appris plein de mots et expressions, quand même, assez pour amuser la galerie, comme d’habitude. Au bout de notre route de la Soie, on a retrouvé Küç. Qui m’a avoué avoir aussi des difficultés. Comme si elle était bloquée à 70 % de l’alphabet et que les autres lettres ne voulaient juste pas rentrer. Mashtots, tu gagnes celle-là…

Küç est partie en Iran, mais moi je suis restée un peu plus longtemps, et c’est d’Arménie que je vous écris ceci. Et l’alphabet finit par rentrer, doucement… Mais de savoir qu’ensuite, je me farcis le farsi (bon, elle était facile)… Enfin, il faut voir le bon côté des choses : apprendre de nouveaux alphabets, c’est un super exercice pour mes petits neurones, et c’est assez gratifiant, assez rapidement, si on fait un peu d’efforts au début ; si j’apprends à lire le farsi, j’ai de bonnes bases pour l’arabe. Et il y a plein de mots d’origine perse ou arabe en turc, si bien qu’au niveau du vocabulaire, ça devrait sonner familier et rentrer vite ! Mais pour l’instant, je vais savourer mes derniers jours dans un environnement familier… et j’ai une dizaine de chapitres à écrire pour la prochaine série, j’y vais de ce pas !

 

 

 

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