Persan mon amour – Suite et fin

(Si vous avez raté le début, c’est par ici)

Familiarité linguistiques

En Iran je me sentais linguistiquement à l’aise, un peu comme si j’étais « à la maison ». Ça a l’air un peu étrange, non ? Je vais essayer de vous expliquer ce que j’entends par là. Disons que sur plusieurs plans, il est aisé d’établir des parallèles entre le français et le persan. J’ai déjà évoqué les systèmes orthographiques, mais les ressemblances ne s’arrêtent pas là.

En persan comme en français par exemple, on contracte beaucoup les mots. Si vous ne voyez pas ce que je veux dire, arrêtez-vous un instant et réfléchissez à la façon dont vous prononcez vraiment « je ne sais pas » en français. Ça ira de « je n’sais pas » à « chépa ». C’est le même principe en persan. Pour dire où vous êtes en train d’aller, vous êtes censé utiliser miravam, mais en réalité vous direz miram. Je sais bien que ce phénomène existe dans beaucoup de langues, dont l’anglais (I am not vs. I’m not), mais j’avais le sentiment que persan et français utilisent les contractions à une plus grande échelle.

Ensuite, bien sûr, il y a les mots français que vous rencontrez à l’occasion comme shans (chance) ou mersi, mais ces mots sont les mêmes dans toutes les langues de la région (voyez par exemple l’article sur le turc).

Cependant, d’autres facteurs marquants entrent en jeu dans la création de ce sentiment de familiarité. Ils sont plus subjectifs mais pas étranger l’un à l’autre : une forte « conscience » de la langue, et une tendance à jouer avec, un certain amour de la langue. Je parlerai plus du premier bientôt. Quant au second, c’est quelque peu difficile à définir, mais j’avais toujours l’impression que les gens en Iran avaient plaisir à parler persan, à manier la langue. Ils avaient tendance à jouer avec les sons, les intonations et tout le reste. La culture orale est d’ailleurs très vivante. N’importe qui, même le plus humble villageois, sera capable de vous réciter de la poésie persane classique.

Qui veut jouer au Persan ?

J’ai donc souvent eu l’impression que mes hôtes prenaient plaisir à manipuler les mots. Rapidement, on m’a enseigné de petits jeux de langue pour les enfants (j’ai eu un grand succès à chaque fois que je les ai répété plus tard). Ça donnait quelque chose comme :

- Dit « bicyclette » (Begu docharkhe)
- «  Bicyclette «  (Docharkhe)
- (avec un sourire moqueur) La moustache de ton père a des bouclettes! (Sibile babat micharkhe!)

Non, ça ne sert strictement à rien, c’est juste pour le fun. Ça rime et c’est mignon, c’est tout. Comme quand on ajoute « poil aux… » après tout et n’importe quoi. Bien sûr, les autres langues ont de tels jeux, j’en suis sûre. Mais, et ça me paraît significatif, bien que je me sois escrimée à apprendre la langue locale le plus possible dans chaque pays, avant l’Iran et le persan, personne n’a essayé de m’apprendre ces petits jeux.

Oh, on m’en a appris un autre, que les gens adorent ou détestent, c’est selon. Moi je trouve ça marrant, mais bon c’est pas ma langue hein, alors qu’est-ce que j’en sais ? Pour dire « mon chéri » ou « ma chérie », en persan, on dit azizam. Ils l’utilisent BEAUCOUP. Pour les petits enfants, c’est très affectueux et très mignon, et pour les adultes auxquels vous tenez, c’est bien aussi. Ils l’emploient aussi souvent avec un ton un peu mielleux, un peu trop peut-être. Vous pouvez donc ajuster en ajoutant une petite rime, ensuite, pour montrer que vous êtes conscient du ridicule de votre ton et faire une petite blagounette en même temps, baraat peshkel berizam . Ça veut dire… « je jette des crottes de bique derrière toi ». Ne cherchez pas à comprendre… il n’y a rien à comprendre !

Quelques autres expression que j’ai bien aimé là-bas :

- si vous donnez quelque chose à quelqu’un, par exemple à manger, et qu’ils vous remercient, vous leurs dites nushe jaan. Ca veut dire « que cela vous fasse du bien ».
- si vous admirez quelque chose qui ne vous appartient pas et que vous vous exclamez « oh comme c’est joli ! » on peut vous répondre, dans le cadre des règles compliquées du tarof, la politesse à la persanne, tarof qobel nadore « Si ca vous plaît je vous le donne ». Ils n’ont par contre pas la moindre intention de réellement vous offrir l’objet en question, ils veulent juste être polis.
- après une boisson que vous aimez vous pouvez dire che govara, « comme c’est bon ». Comme Che Guevara, oui:)
- et puis, comme en arménien déjà, vous pouvez dire, pour montrer votre affection à quelqu’un, que vous voulez « mangez leur foie » ou « prendre leur douleur ».

Question d’attitude

Avez-vous déjà entendu parler d’« attitude » en matière de langues ? Cela constitue un domaine assez fascinant de la linguistique. Cela touche à la psychologie et à la sociologie. Il s’agit d’observer la façon dont les gens perçoivent leur propre langue ou certains dialectes. On s’attache aux opinions, aux préjugés, aux idées qu’ils associent à chaque langue. Cela peut aussi avoir trait à la perception des langues étrangères (l’opinion selon laquelle par exemple « le français c’est romantique » a été présente dans tous les pays que j’ai traversés jusqu’ici) . Et cela peut avoir trait à la perception des accents. C’est très amusant et intéressant ces histoires-là d’ailleurs. Pour étudier les attitudes envers les accents, vous demandez à des gens d’évaluer l’opinion qu’ils en ont sur la base de la prestation de quelqu’un. A la fin de cette prestation vous  demandez aux auditeur : est-ce que cette personne vous paraît intelligente ? Digne de confiance ? Compétente ? Etc. Je me souviens avoir lue une étude où l’on analysait le niveau de confiance obtenu par le pilote d’un avion en fonction de son accent. C’était assez drôle, mais je ne retrouve plus le lien.

Comme je l’ai évoqué plus haut, les locuteurs du persan ont une forte conscience de leur langue, pour une simple raison : la plupart d’entre eux a le sentiment que le persan est activement menacé par l’arabe, à cause de l’influence forcée de l’Islam dans le pays. Ce sentiment n’est pas limité à la langue ; c’est toute la culture persane qui est perçue comme étant perpétuellement en danger. En ce qui concerne la langue elle-même, le persan a presque disparu après l’arrivée de l’Islam en Iran. Et bien que ce soit un raccourci un peu caricatural, j’ai souvent entendu dire que la sauvegarde du persan était attribuable à un seul homme, le poète Ferdowsi, qui au Xème siècle a redonné ses lettres de noblesse à la langue (il y a d’ailleurs une rue Ferdowsi dans toutes les villes iraniennes :) ).

Comment cette forte conscience du persan se traduit-elle au quotidien ? Vous la retrouvez dans de petits commentaires qui démontrent les différentes attitudes. Prenons un exemple très simple avec le mot « merci ». Vous en avez plusieurs versions : mersi (qui vient bien évidemment du français), mamnun (qui vient de l’arabe), shukran (de l’arabe également, je l’ai rarement entendu mais il est compris) et enfin le mot persan sepes. En fonction du lieu où je me trouvais et de mon entourage immédiat, l’usage de tel ou tel mot a suscité différentes réactions.

Dans un foyer libéral de la classe moyenne supérieure à Téhéran, on m’a recommandé d’utiliser mersi, bien plus chic, plutôt que mamnun. « Ca vient de l’arabe » m’a-t-on dit avec une grimace qui signifiait « Et l’arabe n’aime pas trop ça chez nous, le français c’est bien mieux ». Pour ma part, je préférais dire mamnun, simplement parce que c’est un mot nouveau que je trouve amusant à prononcer, alors que mersi eh bien… j’ai le même à la maison !

Par contre, dans une famille religieuse de Qom, le Vatican de l’Iran, famille dont la majorité des membres faisait ses prières à la maison et fréquentait la mosquée, j’ai utilisé mamnun tout le temps sans que cela ne choque personne. Et quand j’ai atteint l’extrémité sud de l’Iran, j’ai rencontré une sorte d’extrémiste de la langue qui m’a appris à dire sepes, le véritable mot persan – mais c’était la première fois que je l’entendais en un mois dans le pays. Mon hôte linguistiquement extrémiste a même poussé jusqu’à m’enseigner doroud et bed(o)roud pour « bonjour » et « au revoir »,  même si dans le reste du pays, on utilise uniquement les mots arabes salam et khodahafez. Donc, vous le voyez, certaines personnes défendent énergiquement leur langue contre l’invasion arabe, et tout ça, c’est une question d’attitude (et rappelez-vous qu’en linguistique on observe, on ne juge pas). Et en France aussi, il y a une sorte de révérence pour la langue, dans beaucoup de milieux. La chanson française reste populaire et encouragée. Et on a un cerbère de la langue depuis presque 400 ans tout de même avec l’Académie Française, sans oublier les cousins québécois qui se sentent pareillement menacés. C’est bien maladroit comme explication mais voilà, la langue persane et la façon dont les iraniens l’emploient, c’était comme à la maison !

Outro

Pendant tout le temps que j’ai passé en Iran, je n’ai jamais réussi à ouvrir spontanément un livre du bon côté (notre bon côté à nous, c’est à l’envers là-bas). Mais tout espoir n’est pas perdu : en retournant sur Téhéran d’où je devais m’envoler pour l’Inde, j’ai eu une vraie conversation avec le chauffeur de taxi qui me conduisait chez mon dernier hôte. Et si j’ai appris une chose, c’est que je voudrais bien retourner en Iran un peu plus longtemps pour apprendre tout ça correctement. Pour me souvenir de cet objectif, j’ai acheté un petit livre avec les quatrains de Khayam, et un jour je serai capable de les lire par moi-même, sans traduction. Et si j’ai le moindre doute quant à l’origine de ma motivation, je réécouterai l’homme à la fin de ce mix et je saurai de nouveau exactement ce qui m’attire dans le persan !

 

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