Persan mon amour!

Le persan… Un champ d’investigation passionnant pour tout linguiste ! Et pour tout sociologue, aussi. Tellement d’enjeux ! Tellement d’Histoire, tellement à vous raconter. La plus simple façon de décrire ma relation avec le persan serait de dire… que je suis tombée en amour avec, comme diraient les cousins outre-atlantique. Je vais vous expliquer de suite ce qui rend le persan si attractif à mes yeux.

Alphabet et orthographe

Commençons par le début

Apprendre l’alphabet persan n’a pas été facile. J’arrivais directement de Géorgie et d’Arménie, qui ont toutes deux leur propre alphabet, et j’avais tenté d’apprendre les deux. Cela faisait donc trois pays, avec trois nouveaux alphabets, et j’aurais pu en avoir un peu marre, surtout qu’à chaque fois j’en viens à quitter le pays juste quand l’alphabet commence à m’être vraiment familier… Mais non, cette fois-ci encore, le challenge me plaisait et ça faisait une gymnastique intellectuelle intéressante – comme à chaque nouvel alphabet. Et puis il y avait des nouveautés, l’écriture de droite à gauche. Les slogans calligraphiés que l’on trouve partout en Iran sont magnifiques et m’aidaient à garder ma motivation, et puisque l’alphabet persan est basé sur l’alphabet arabe, ça fait d’une pierre deux coups, plutôt rentable :) .

J’ai commencé avec les chiffres. C’était la première fois depuis le début du voyage qu’ils n’étaient pas identiques aux nôtres (qui sont pourtant dits chiffres “arabes”… ironie amusante). Ce ne fut pas bien difficile, en deux jours je pouvais lire au moins ça. Le zéro est un point۰, le un une barre verticale۱ , pour deux et trois vous ajoutez respectivement deux et trois petites vagues à la barre du un ۲ ۳, le cinq est un cœur tête en bas, c’est mignon et marrant donc c’est le premier que vous retenez ۵, le sept est comme le V de l’anglais seVen (merci Küç pour l’astuce!) ۷, retournez votre sept et vous avez huit ۸, le neuf ressemble au nôtre avec une barre plus droite ۹ … il vous reste juste quatre et six, ۴ et ۶. Le 6 est d’ailleurs facile à confondre avec le 9, mais chez nous le 6 est un neuf à l’envers donc vous avez votre connexion, et paf voilà, il vous reste le quatre que vous avez par déduction, et vous avez tous les chiffres, la belle affaire ! A partir de ce moment-là, vous avez l’impression de voir des numéros de téléphone partout, puisque les chiffres sont la seule chose que vous reconnaissez autour de vous! Oh, et un élément important un peu bizarre: les mots se lisent de droite à gauche, mais les chiffres toujours de gauche à droite. Allez comprendre…

Pour les lettres, j’ai trouvé en Pedram, mon hôte à Téhéran, une victime consentante. Il m’a patiemment dessiné toutes les lettres de l’alphabet en les prononçant, a corrigé mes erreurs quand je les ai dessinées moi-même, et m’a laissée me débattre avec le premier mot de remerciement que j’ai tenté d’écrire directement en persan, en me basant sur la version orale que j’avais apprise. Ensuite, systématiquement, à chaque fois que je faisais une nouvelle connaissance, j’essayais d’écrire le nom de la personne. Les gens trouvaient ça mignon et/ou amusant, et cela m’aidait beaucoup à apprendre à écrire, mais la lecture restait toujours extrêmement compliquée. Pour les lettres individuelles, quand je me suis rendue compte qu’il y en avait toujours une au milieu des plaques d’immatriculation, je me suis mise à toutes les lire à haute voix lorsque Pedram nous conduisait quelque part en voiture. Pauvre Pedram ! Il devait avoir l’impression de promener une élève de CP :)

Aussi tordu que le français

Le problème de l’alphabet persan est qu’il est fondé sur l’alphabet arabe. Il contient peut-être, en tout et pour tout, trois lettres qui sont spécifiquement persanes. Par contre, il conserve des lettres qui sont phonétiquement différenciées en arabe, mais ne le sont pas en persan. Conséquence ? Vous ne savez jamais quelle sorte de ‘z’ choisir, par exemple, parce que les quatre ‘z’ se prononcent exactement de la même manière (ce qui n’est pas le cas en arabe, si vous avez bien suivi). L’orthographe du mot dépendra directement de son origine. Donc, pour la première fois, je me retrouvais dans la position de mes élèves de français à qui l’on doit dire que même si ce n’est pas logique, ce n’est ni *bato ni même *batau mais bateau. Le commentaire fatidique “ah non, ça tu peux pas le deviner, il te faut juste le savoir” revint bien souvent pendant ces cinq semaines iraniennes.

Ensuite, il y a le problème des voyelles. En persan, comme en hébreu, on n’écrit pas les voyelles. Enfin, pas toutes. Ils en écrivent trois, les voyelles longues, ou accentuées. Mais ils laissent tomber toutes les autres! Quand je m’entrainais à lire sur un livre pour enfants avec le colloc’ compatissant de Morrie, mon dernier hôte en Iran, je choisissais juste au hasard une voyelle pour lier deux consonnes. Au bout d’un moment, vous développez quand même une sorte d’intuition quant à la voyelle la plus appropriée. Mais quand j’ai essayé d’écrire en persan tous les mots que j’avais collectés pendant jusque là (ça allait quand même plus vite, pour apprendre à parler, de tout écrire dans un mélange maison d’API (Alphabet Phonétique International) et d’alphabet latin que de saouler tout le monde en permanence en leur demandant l’orthographe correcte du mot), j’ai dû batailler. Vraiment. Avec le ‘a’, principalement. En général, le son /a/ est la version accentuée et le son /ə/ (comme dans oeuf) est inaccentué. Mais en persan, c’est l’inverse: on écrit le /ə/ mais pas le /a/. Je devais vraiiiiiiiiiiment me concentrer fort pour comprendre quelle voyelle le mot contenait et s’il fallait l’écrire ou non…

Quant aux consonnes, ce sont souvent des séries de traits similaires différenciées par des points. Vous prenez par exemple une barre horizontale avec un petit rebord de chaque côté ; avec un point en dessous, c’est un ‘b’ ب ; trois petits points en dessous, ça devient ‘p’ پ. ; deux points au-dessus, vous avez ‘t’ ت ; et trois point au-dessus, voilà un ‘s’ ث. Maintenant, si vous remplacez les points par une barre oblique au-dessus du premier rebord (elle peut s’attacher), vous avez un ‘k’ ک, et deux barres obliques, vous venez de gagner un ‘g’ گ. Quand les sons sont phonétiquement liés ainsi que le sont par exemple /k/ et /g/, il est assez aisé d’apprendre les lettres je trouve. Le fonctionnement est similaire au dakuten des hiraganas japonais, qui transforment les consonnes sourdes en consonnes sonores. Ajoutez l’un ou l’autre signe au symbole de base, et vous avez la version muté de la consonne, vous passez d’un /k/ à un /g/ ou d’un /t/ à un /d/ (si vous n’êtes pas convaincu prononcez donc ces sons à haute voix et vous vous rendrez compte qu’ils sont clairement de la même famille). Mais si l’une des lettres est ‘b’ et paf-je-change-les-petits-points-et-c’est-un ‘t’, je trouve ça complètement aléatoire et pour le coup plus difficile à mémoriser.

Oh, et bien entendu, la graphie des lettre change en fonction de leur place dans le mot. Comme dans tous les alphabets qui possèdent une version majuscule et une version cursive des lettres. Si vous y réfléchissez bien, même dans l’alphabet latin, un ‘A’ majuscule n’a pas vraiment la même allure qu’un ‘a’ minuscule. Nous sommes juste trop habitués à lire pour nous en rendre compte ! Seuls les alphabets cyrillique et géorgien ont jusqu’ici eu la grande amabilité d’être monocaméraux (une seule version de leurs lettres). Pour une raison étrange (décidément), la lettre ‘seule’, l’équivalent de notre majuscule, s’écrit à la fin du mot – comprenez à gauche, donc – pas au début. Oh, et puis il y a des lettres qui ont une version cursive, donc qui s’attachent aux voisines, et d’autres qui n’en ont pas (elles sont toujours en version ‘seule’). Plutôt facile, non ?

En fait ce fut pour moi très intéressant. Pas seulement parce que je ne sais trop comment, j’ai réussi à pas mal intégrer tout ça et à que j’ai fini par savoir déchiffrer et écrire, même si c’était encore hésitant, le persan (un petit peu fiérote sur ce coup-là… mais rassurez-vous, j’ai déjà tout oublié ! :) ), mais surtout parce que j’ai pu ressentir ce que je faisais subir à mes élèves de français qui doivent purement et simplement accepter le côté apparemment hautement aléatoire de l’orthographe française (en fait, beaucoup s’explique par un peu d’étymologie, mais tous mes élèves ne sont pas forcément aussi passionnés que moi…)

Pour vous donner une idée, voici la page griffonnée à laquelle je me référais tout le temps.

Ils ne disent pas non ?

Après quelques temps, j’ai commencé à m’interroger sérieusement : ces gens-là ne disent-ils jamais non ? On m’avait appris deux couples de oui/non. Une version d’un registre soutenu, bale/khair et l’autre beaucoup plus commune dans la vie courante, areh/na. Le problème était que je n’avais pas une seule fois entendu de na, et encore moins de khair. Acquiesçaient-ils donc à tout ? Pas du tout ! Il existe une autre façon de dire non, plus gestuelle. Il s’agit d’un petit claquement de la langue contre le devant du palais, et ce son est couplé au petit jeté de tête que nous avions déjà rencontré en Turquie, pour ceux qui suivent. Le son est le même que celui que nous produisons en français pour signaler l’agacement, en général. Bon, en persan, cela ne veut pas dire qu’ils sont particulièrement agacés, ça veut juste dire non. Et le mouvement de tête, c’est le même que pour dire « pardon ? Tu peux répéter ? ». Vers la fin de mon séjour, j’ai rencontré plusieurs vieilles femmes qui disaient non sans le claquement de langue, avec le mouvement de tête mais en ajoutant une petite moue des lèvres, légèrement tendues vers l’avant pour un cours instant. J’ai trouvé ça marrant et j’ai voulu commencer à l’utiliser, sauf que, comme une bleuette que j’étais, je combinais carrément les trois options… ce qui donnait l’impression à mes interlocuteurs que je les embrassais à distance !

A suivre…

* /ə/ n’est en fait pas la transcription officielle de l’alef, la première lettre de l’alphabet. Mais c’est ce que j’avais trouvé de plus approchant, sur le moment…

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