La Voie soyeuse – Chapitre 11

La Voie soyeuse

Tranches d’Arménie

Chapitre 11 – C’est la Route!

Chapitre précédent : Hommes de Dieu

Le brouillard enveloppait toujours la campagne endormie quand nous quittâmes le monastère de Tatev. Ophélie avait insisté pour baptiser Artyom sur le champ, car sa foi était grande, disait-elle, mais nous étions partis tout de même, avec un dernier sourire. Nous marchâmes pendant presque deux heures pour atteindre la route principale, descendant les lacets que nous avions grimpés la veille en jeep. Seule distraction, un véhicule plein à ras bord qui nous dépassa, et un troupeau de moutons éparpillés sur les flancs de la montagne. Nous fîmes une pause petit-déjeuner, quelque peu impatients qu’un véhicule veuille bien emprunter la route dans le bon sens et nous ramener sur un axe plus fréquenté. Le véhicule en question s’avéra être un taxi, qui proposa de nous emmener pour une somme assez modique jusqu’à prochaine bourgade. Petit écart dans notre style de voyage, mais la fatigue accumulée depuis le début de notre aventure eût raison de nos principes. Pas trop envie d’attendre deux heures de plus une voiture pour Goris, ce jour-là, d’autant que la somme demandée était raisonnable.

Heureusement, la Route est miséricordieuse. A la sortie de Goris, le couple qui s’arrêta comprit, sans que nous ayons rien à dire, notre état de fatigue. Gayane et Meruzh nous invitèrent à dormir chez eux ce soir-là. Nous atteignîmes Kajaran, où nos hôtes habitaient, dès trois heures de l’après-midi, après un trajet somnolent et silencieux. Ils revenaient d’Erevan, où ils avaient dû se rendre pour une visite de contrôle a l’hôpital. Notre conducteur avait fait un infarctus un an auparavant. A cause d’une industrie minière, l’air de Kajaran est très pollué, et la plupart de ses habitants ont des problèmes de santé. Nos hôtes avaient encouragé leurs enfants à quitter la ville, et ils n’étaient pas mécontents de les voir maintenant habiter à Erevan. Nous passâmes un après-midi calme mais chaleureux en compagnie de nos hôtes, et une bonne nuit de sommeil nous attendait pour nous préparer, le lendemain, au trajet qui devait conclure notre Voie soyeuse.

Je ne vais pas prétendre que nous avons été tout deux en permanence de bonne humeur au cours du périple. Il ne m’avait pas fallu plus de trois jours pour commencer à râler. Alors que nous marchions à travers Vanadzor, dans le Nord du pays, pour tenter d’en atteindre les limites – mais cette ville ne finit jamais ! – et enfin faire du pouce, j’en avais eu marre de porter mon sac. Pourquoi ne pas faire du stop en ville ? Bien sûr, nous aurions attendu plus longtemps, mais au final, ça revient au même que marcher, du moins dans mon idée. Artyom, sans perdre patience, m’avait invitée à observer la ville soviétique autour de moi, à tenter de comprendre le pourquoi des visages fermés et des sourires non rendus. Et j’avais fulminé que j’avais déjà réfléchi, que j’avais déjà demandé, entendu plusieurs explications sans en avoir de définitive ou complètement convaincante, que c’était partout pareil, l’architecture et la froideur des gens dans les villes des pays de l’ex-URSS. Mais nous avions marché, je m’étais calmée, et tout était rentré dans l’ordre, dès que nous avons eu fini de longer cette rue principale trop bruyante. Un peu plus tard, je m’étais excusée de ma mauvaise humeur d’alors. « Pas grave. C’est la Route ! » avait répondu Artyom.

Nous avions donc été bougons, mais heureusement à tour de rôle, conservant ainsi toujours un niveau minimum de bonne humeur et d’optimisme pourrions-nous dire, et la Route avait été formidablement conciliante. Quand j’avais rêvé, après notre froide nuit de camping, d’un lit au chaud pour la nuit suivante, il me l’avait été donné dans le garage de la station télé. Et Artyom, qui, moins exigeant, n’avait souhaité qu’un peu de chaleur, avait dormi bien au chaud dans la salle des machines.

Et quand, dans le taxi pour Tatev, j’avais appris la mort de mon presque-grand-père Paul, la Route m’a donné un brouillard intemporel en symbiose avec le brouillon de mes émotions ; puis, le même jour, un monastère entier peuplé de gens doux, compréhensifs et attentionnés ; une cérémonie religieuse – peu importe le culte – qui m’avais permis de me recueillir, de réfléchir au sens de l’existence, et de saluer le départ d’un homme.

C’est la Route, oui, et c’est la Vie.

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