La Voie soyeuse – Chapitre 3

La Voie soyeuse

Tranches d’Arménie

Chapitre 3 – Café à l’arménienne

 Chapitre précédent : Jolie Famille

«  Tu as entendu les loups cette nuit  ?  » me demanda Artyom au réveil. Les loups  ! C’était donc ça  ! Il m’avait bien semblé, à un moment donné, que tous les chiens du village devenaient fous… La souris qui avait trotté sur le plancher par contre, je l’avais bien identifiée, ses petits pas avaient résonné fort dans le silence de la nuit.

Nous avons laissé les rituels du matin s’accomplir sans les entraver. Bientôt, Ashtot fut fin prêt pour l’école, et les deux cousins, de nouveau dans les parages, aussi. Ils nous jetèrent un dernier coup d’・œil curieux, puis la petite troupe prit le chemin des classes. Pendant que Mher réparait son taxi dehors, aidé du petit Aren, puisqu’ici on ne va pas à l’école avant six ou sept ans, nous avons pu discuter tranquillement avec Manushak. Il ne nous fallut pas longtemps pour nous rendre compte qu’elle était très douée et attirée par la langues, elle avait réussi à apprendre quelque mots d’espagnol et d’anglais à force de feuilletons télévisés. En d’autres temps, d’autres lieux, elle eût été une polyglotte de qualité, à n’en point douter. Mais nous ne voulions pas nous attarder. Manushak réclama une photo avec moi, j’acceptai volontiers. Au petit pot de confiture de poire qu’elle m’avait déjà offert la veille ausoir, elle en ajouta un deuxième, entamé mais énorme (et donc lourd –・mais difficile de refuser) et un petit sac de noix et de noisettes. Étreintes, sourires et derniers signes de la main au petit, mort de rire et maintenant dans les bras de sa maman. Après être allés serrer la main à Mher, nous nous sommes retrouvés de l’autre côté du grand portail bleu ciel, dans l’allée boueuse qui faisait office de rue.

«  Mon idée pour aujourd’hui, commença Artyom, qui avait un article à écrire et une bien meilleure idée que moi des choses à voir sur notre route, c’est d’aller -
- Barev dzez  ! nous salua une presque vieille depuis le perron de sa maison.  »
Nous répondîmes un peu trop cordialement, sûrement, et nous nous vîmes invités pour un café, cinquante mètres et deux maisons seulement après celle de nos hôtes. Artyom et moi nous regardâmes, indécis. «  Allez, juste cinq minutes  » me dit-il en ouvrant la barrière.

Nous entrâmes donc chez Nelly juste pour cinq minutes, c’est à dire une demi-heure. Sa maison était plus grande que celle de Mher et Manushak, et en meilleur état. Juste rénovée, semblait-il même. Je demandai à Artyom si une ferme rénovée de la sorte avait des toilettes à l’intérieur. Hautement improbable, me répondit-il. Dans le meilleur des cas, l’eau courante dans la cuisine, peut-être même un chauffe-eau. Nelly nous apporta des cafés.

Un café à l’arménienne, c’est un café à la turque (mais n’employez ni «  turque  », ni «  turc  » ni «  Turquie  » si vous voulez rester amis avec vos hôtes et le pays tout entier*) dans une jolie petite tasse, mais aussi des noix, des chocolats et des biscuits, des bonbons, et en cette saison, des quartiers de pommes fraîchement épluchés. Souvent aussi, de la confiture maison, à déguster à la cuiller dans de petites coupelles. Et chez Nelly, du jus de pomme en plus de tout ça.

Elle nous expliqua que lorsqu’elle était petite, son père invitait systématiquement tous les étrangers de passage à prendre le café, et aucun n’y échappait. Maintenant, elle faisait de même, et nous n’avons pu lui échapper, non plus  ! Nous chuchotions presque en sirotant nos cafés, car son fils, sa belle-fille et leur nouveau-né dormaient encore dans la pièce d’à côté. Nous entendîmes d’ailleurs ce dernier pleurer, au moment de quitter la maison pour reprendre la route.

Après avoir chaudement remercié Nelly, nous reprîmes la rue de boue tout en discutant de la stratégie à adopter pour les prochaines invitations. Refuser systématiquement  ? Instaurer un quota par jour  ? Rien de tout cela ne fut nécessaire  ; mais dans les huit jours qui suivirent, on nous invita pour pas moins de treize cafés et huit tasses de thé…

Chapitre suivant : Le prêtre

Et en bonus,  quelques photos pour illustrer les trois premiers chapitres, par ici !

* pour cause de génocide – argument fort compréhensible au demeurant…

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