Histoires de pouce en Géorgie : Kutaisi – Tsageri

Une journée de stop en Géorgie, le 20 octobre, entre Kutaisi et Tsageri – nous étions en route pour Ushguli, le plus haut village d’Europe, à 2300 mètres d’altitude.

Après avoir plié nos tentes installées juste derrière la cathédrale de Bagrati, après une courte nuit trop venteuse, après un petit-déjeuner tardif fait de « pkhali » vert puis de « pkhali » rouge, assortiments froids de petites choses à base de légumes, d’épices et d’herbes absolument délicieux, après avoir tourné un peu pour trouver quel bus pouvait nous amener à la sortie de la ville, après un court trajet dans ce même bus, un vieux bus français pour le coup, après une voiture et deux occupants qui allaient, coup de chance, aussi à « Sataplia », un parc « préhistorique », après la visite guidée forcée en petit troupeau bien obéissant – un style qui ne nous sied pas tellement – du même parc, après avoir vu des empreintes de dinosaures et des stalactites et autre -mites éclairées comme une scène de disco, après avoir insisté pour que notre chauffeur nous laisse sur la route, selon lui, la plus lente vers Ushguli, nous voilà donc de nouveau auto-stoppeurs.

L’attente ne sera pas longue. Aussitôt déposés, aussitôt repris par Levan. Extrêmement gentil mais pas loquace. Il nous donne des caramels. Nous traversons une ville étrange aux bâtiments énormes et soviétiques. La route est en mauvais état. La largeur des rues donne des croisements gigantesques, mais pas le moindre panneau indicateur pour leur donner du sens. Heureusement, Levan sait où il va. Il nous laisse à un bon endroit. Après dix minutes d’attente, une voiture avec une seule place s’arrête. Alfie monte, nous convenons de le retrouver « quelque part avant Tsageri » puisque, de ce que nous comprenons, c’est là que sa voiture va. Petite demi-heure d’attente pour Küç et moi, et puis, après cinq minutes de discussion et autant de totale incompréhension, nous finissons par monter avec Georgi, Dato (le surnom des David par ici) et Ronaldo, qui nous avanceront un peu. Tout en se foutant de nous, je crois. Et en faisant exprès de conduire n’importe comment, j’en suis sûre, parce qu’ils voient que leur style de conduite, je n’accroche pas trop. Arrêt brutal avec dérapage à la clef, on descend à un arrêt de bus dans la cambrousse. A peine de le temps d’explorer le bâtiment abandonné intrigant derrière nous (bains publics ? piscine ? autre ?), et Uli s’arrête. Un ordinateur sur le siège de derrière, des bottes dans le coffre du 4×4.

La petite route de montagne commence à devenir franchement jolie, et franchement sinueuse, aussi. Petit à petit, on perd tout de la route. Les lignes, d’abord, sur les bas-côtés. Puis celle du milieu. Et puis subitement, après un complexe soviétique en ruine, on perd la route. Elle devient un chemin à peine carrossable. Parfois, le goudron revient pour quelques mètres, avec des ornières de trente centimètres. On croise des cochons sauvages, pas des sangliers, juste des cochons qui ne sont ni roses ni lisses. Les vaches qui broutent de-ci de-là ont revêtu leur toison d’hiver, les nuits doivent être fraîches. A droite, selon la largeur de son lit, le cours d’eau se fait tour-à-tour rivière à sec ou torrent aux eaux bleutées. A la fois la voiture et le conducteur sont tout à fait adaptés au décor et à l’état de la route. Il n’y a pas d’à-coups, conduite souple fort agréable pour une fois. On croise, c’est certain, bien plus de vaches que de véhicules. Sur le bord de la route, occupant de sa croupe un bon tiers de la voie, un cheval dort, debout, à la manière des animaux de son espèce. Il ne lèvera pas un cil tandis que notre voiture le frôle. Et puis bientôt, ce trajet bien plaisant et propice à la rêverie prend fin, comme prévu au croisement pour Zubi. Le paysage est tellement beau, tellement paisible, que j’aimerais bien que l’on ne trouve pas le prochain chauffeur tout de suite. Je gambade et je prends des photos, vite hélée par Küç : dans ces contrées reculées, les voyageurs de notre espèce sont plus que rares, et la première voiture s’est arrêtée. Que je veuille bien ramener et mes fesses, mon gros sac et mon barda de suite !

Bekhan est un homme bien nourri d’une trentaine d’années, dont la voiture sent la ferme et qui rigole bien volontiers à nos trois mots de géorgien. En arrivant aux abords de Tsageri, les tas de gravats et l’état de la chaussée, aplanie, ratissée, laisse pense qu’une réfection est prévue. Mais les ornières déjà recreusées portent à croire que les fonds manquent… On traverse quelque chose qui ressemble plus à un champ de boue qu’à une route. C’est une basse-cour, une cour de ferme, un dépotoir, tout à la fois ! Les chiens, les vaches, les poules, les cochons et les oies. Et puis, nous prenant au dépourvu, avant d’arriver dans le « centre-ville » de ce petit bled perdu dans la montagne, l’asphalte revient. Bekhan nous arrêtera au niveau d’Alfie que l’on vient de repérer, assis sur le trottoir en face du commissariat.

On n’est pas arrivés plus loin que Tsageri ce jour-là, à cause des policiers locaux, zélés et surtout désœuvrés, je suppose, qui nous forceront à rester, nous trouveront un théâtre de plein air désaffecté pour camper, nous ramèneront, sur notre demande, en ville pour qu’on puisse acheter à manger, nous reconduiront à notre camp de fortune, resteront pour nous regarder monter les tentes, reviendront, une fois, deux fois, trois fois pour vérifier que tout allait bien, et pour nous ramener du bois pour le feu qu’ils nous avaient allumé, malgré nos protestations à visée écologique, à coup d’essence ! Ils avaient dû tourner jusqu’à trouver les quelques morceaux de bois de récup’ qu’ils ont ramené. Et puis comme c’était bien maigre tout de même pour le feu, ils ont fait manifestement comme d’autres avant, au vu des trous dans le plancher du plus haut bâtiment: ils ont arraché des planches soviétiques sur lesquelles plus personne ne vient jouer. On a pris les bancs de cinq mètres autour des tables sur la scène, on les a disposés autour du feu. Ils sont restés encore un peu, on a communiqué comme on pouvait, j’ai joué un peu de trompette parce que ça surprend toujours, et puis enfin ils sont partis, et on a pu aller dormir.

Nous atteindrons Ushguli le lendemain, après une enfilade de paysages à couper le souffle, dans les tons de l’automne, et sur une route qui ressemblait tellement à une piste, ou à un très mauvais chemin communal, que l’on ne comprend toujours pas ce qu’elle faisait en rouge, comme route principale, sur notre carte. Aucun regret  d’avoir subi autant d’ornières et de bosses pourtant, ce fut tout simplement magique !

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