Un instant hors du temps (Géorgie)

Trois semaines en Géorgie. Avant que je n’y arrive, quelque part en Turquie, un autre voyageur m’avait dit « Tu verras, en Arménie, la nourriture est formidable, et en Géorgie, c’est la musique. » Je me suis souvenue de cette phrase parce que j’aurais plutôt pensé entendre l’inverse – et après les premiers jours en Géorgie, je me demandais comment la nourriture pouvait être encore meilleure dans le pays suivant ! Au début, je m’attendais bien sûr à trouver cette formidable musique à tous les coins de rue. Puis, comme ce ne fut pas immédiat, j’avais aussi appris à dire « chantez-moi du folk géorgien », et j’avais assommé de ma question tous les Géorgiens rencontrés, dès le début des conversations. Mais j’avais obtenu soit un sourire désolé, ou, au pire, une vidéo sur internet. Super…

 Pour mon dernier jour à Tbilissi, j’avais voulu prendre le téléphérique qui vous emmène pour trois fois rien sur les hauteurs de la ville, et faire un tour dans la vieille ville, seule. En redescendant de la falaise, à pied, je repensais, un peu amère, à cette histoire de musique. Trois semaines et pas la moindre chanson en géorgien ! Je rédigeais, mentalement, l’article qui expliquerait pourquoi je n’avais pas de mix audio pour ce pays. Et puis, presque arrivée en bas, je repérai un panneau indiquant un « musée des instruments folks géorgiens ». Bon, c’est n’était pas aussi bien qu’une session improvisée avec des inconnus, mais les hauts-parleurs du musée joueraient bien quelques morceaux, c’est toujours mieux que rien, me disais-je en poussant la porte.

 Ce n’était cependant pas la porte du musée. Je me suis retrouvée dans une une petite pièce, avec trois jeunes filles derrière un bureau, et, au mur, des instruments de musique : un atelier de lutherie traditionnelle ! Les trois jeunes filles avaient l’air fort sympathique, et, par chance, l’une d’entre elles parlait plutôt bien anglais. Je commençai à discuter, et, dans mon désespoir musical, racontai exactement ma situation : mon dernier jour en Géorgie, et la rareté de la musique locale. Est-ce que l’une d’entre elles savait jouer de cet instrument au mur (un panduri, petite guitare robuste à trois cordes), pouvait me faire une démonstration ? Celle qui parlait anglais, Anouki, se leva. Mais elle ne savait que deux ou trois accords, et c’est tout. Déception. Décidément, ce n’était pas ma veine ! Et ce n’est pas mon genre de ne pas avoir de chance. Mais bon, peut-être que, finalement, je ne pouvais pas être tout le temps aidée de ma bonne étoile ? Sans trop savoir ce que j’attendais de la réponse (qu’elles claquent des doigts et qu’un joueur talentueux débarque?), je leur demandai cependant si elles connaissaient quelqu’un susceptible de me faire une démonstration de panduri, ou me jouer du folk. Un rapide coup de téléphone, et elles me répondent que si j’ai un peu de temps, leur ami  Alex peut venir jouer un peu pour moi ! Du temps ? J’en plein les poches, je suis ravie d’attendre !

Nous avons discuté pour patienter. Elles étudient le tourisme, ou la finance. Deux d’entre elles, Mari et Salome, sont sœurs jumelles, et leur truc, ce sont les échecs. Plus qu’à des études, elles aspirent à devenir joueuses d’échecs professionnelles. Apparemment, dans des clubs en Europe, on peut être payé pour jouer aux échecs !

 Puis Alex est arrivé, avec sa guitare. Il a commencé par le panduri ; il s’y connaissait de toute évidence plus qu’Anuki, mais ce n’est pas son instrument. Son truc, c’était la guitare : très bien, qu’il joue, et du folk si possible ! Pas de problème ! Il se mit à jouer, et à chanter. De tout son cœur. Une chanson qui manifestement en appelait à tous les Géorgiens : bientôt, les trois filles chantaient aussi, et toute la petite pièce résonna d’une palpable passion. Et bientôt aussi, attiré par les voix et la guitare qui s’entendaient depuis la rue, un homme se mit à nous observer, curieux, par la vitre de la porte. Qu’il entre, lui signifia-t-on sans délai !

 L’homme entra, et se mit à chanter aussi. Il portait une longue chemise en jean très sale, des baskets complètement élimées, et sentait l’alcool. Michoko était probablement sans domicile, du moins c’est ce que j’imaginais. Je ne sais pas exactement combien de temps il resta avec nous. Il nous raconta sa vie ; il avait fait des études, mais la situation étant ce qu’elle est dans le pays, il en était maintenant réduit à travailler sur les chantiers. Il nous fit de grands discours, vibrants de sincérité, sur son amour pour son pays, pour sa langue, pour sa musique populaire, mais aussi pour l’amour de toute la Géorgien pour les étrangers, les gens de passage, d’où qu’ils soient. J’étais hôte de la Géorgie, et il m’aimait pour ca. Il s’excusa aussi d’avoir tant bu, promettant de revenir le lendemain en meilleur état. Je ne sais pas ce qu’il advint de cette promesse… Pendant ses déclamations, un de ses amis, qui s’était probablement mis en route en même temps que lui mais dont la marche titubante ne lui avait permis d’arriver que dix minutes plus tard, passa lui aussi la porte. Amiko était bien plus alcoolisé que Michoko l’orateur. Il lui fallait s’adosser au mur rien que pour rester debout. Je ne crois pas qu’il ait été en état de comprendre aucunes de nos conversations, et il n’y prit pas part. Mais, chose assez incroyable, il fut capable, malgré son état, de chanter les deuxièmes voix dès que Michoko entonnait un chant traditionnel géorgien ! Ils restèrent là avec nous un moment, à chanter, discuter, rigoler, puis ils s’éclipsèrent. Avant de partir, Amiko tint à me serrer dans ses bras plusieurs fois : je lui rappelais sa fille, émigrée en Allemagne, qu’il n’avait pas vue depuis longtemps et qui lui manquait, me confia-t-il.

 En poussant cette porte, j’avais compté sur quelques chansons jouées par un CD. J’ai eu plus d’enregistrements que je n’aurais pu en rêver, et, surtout, un moment horsdutemps, une disparate collection d’inconnus réunis pour un instant par amour de la musique, dans une chaude atmosphère de franc partage ; un de ces instants qui transcendent tout et vous font jubiler d’être là où vous êtes, et d’être, tout simplement.

 J’avais rendez-vous dans un café peu après, à une petite demi-heure à pied. J’ai embrassé toute la petite troupe, remercié chaleureusement, et je me suis mise en route ; je crois bien que je ne pouvais m’empêcher de sourire à tout et tout le monde, dans la rue. Et je sûre que je ne marchais pas, je volais.

Pour un (faible) aperçu musical de la chose, vous pouvez vous diriger vers cette page.

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