La frontière iranienne

Nous venions juste de passer la frontière, Hrach, Myrko, Benoît et moi. A pied. Notre arrivée avait été épique. Ma décision de me joindre à la petite troupe avait été impulsive et brutale, je savais qu’il me fallait à tout prix saisir la moindre occasion de m’arracher à l’Arménie et surtout à sa capitale, il était temps de me remettre en route, que j’y sois prête ou non. Hrach et moi avions donc, à Erevan, rejoint les deux compères français dans leur vieille Lada achetée en Géorgie. L’engin nous avait emmenés, cahin-caha et à grand renforts d’arrêts-radiateurs pour remplir le réservoir qui fuyait, jusqu’à la frontière. On avait dû filer un pot-de-vin à un flic  arménien aussi, pour qu’il ne nous prenne pas la voiture. La négociation acharnée d’Hrach avait ramené la commission des invraisemblables 500 dollars demandés à un prix plus raisonnable. On a passé les cols, refait en sens inverse une route que je connaissais déjà mais que j’e n’appréciais pas de refaire. Seule à vraiment posséder un permis de conduire, j’avais pris le volant pour les sept derniers kilomètres, en cas de contrôle appuyé. Arrivés à la barrière, le temps que le premier officier vérifie les papiers du véhicule, j’ai éteint le moteur. Il n’a ensuite plus jamais voulu redémarrer. Impossible de sortir les clefs du contact, aussi, étrangement. Cette voiture-là n’avait manifestement pas l’intention d’aller en Iran !

Une nuit plus tard, après avoir, sans succès, tenté de nombreuses fois de redémarrer la bête et malgré l’aide et les conseils plus ou moins avisés d’une poignée de locaux, nous avions laissé la malheureuse auto sur le parking de la douane – je ne sais pas ce qu’il enne advint par la suite. Myrko et Benoît avaient prévu, à leur retour d’Iran, de la pousser jusqu’au village voisin pour essayer de la revendre, en l’état, pour les pièces détachées. Nous avions de toutes façons entre-temps appris, avec plus ou moins de certitude, qu’il aurait fallu, pour pouvoir faire entrer le véhicule en Iran, verser une caution équivalente à trois fois son prix – ce qu’aucun d’entre nous ne pouvait avancer (nous avions en fait beaucoup d’argent sur nous, puisqu’il n’y a pas de distributeurs internationaux en Iran, mais c’était ce qui allait nous servir a couvrir nos séjours, nous en avions besoin pour la suite).

Nous avions donc atteint l’Iran à pied. Une fois quitté l’Arménie, j’avais arrangé un foulard autour de ma tête, un autre autour de ma taille, et ainsi fagotée, plus proche du sac-à-patates que du style soignée des iraniennes, j’avais, en compagnie de mes nouveaux amis, traversé le pont qui menait droit vers un grand portrait-double de Khomeini et Khamenei, le premier d’une longue série. Point d’encombre à la douane, pas d’interrogation d’une heure comme cela peut arriver. Juste un processus un peu compliqué, un premier douanier, un second, sympa, qui répétait en boucle le prénom de mon père du mieux qu’il le pouvait, jusqu’à avoir réussi à le transcrire approximativement en alphabet arabe, une prise d’empreintes digitales (comme en Turquie lors de la demande de visa, mais au moyen d’une machine électronique dernier cri cette fois), et un retour au deuxième douanier. Des dialogues absurdes, aussi :

- Ville de naissance ?
- Romorantin.
- Hm… La grande ville la plus proche ?
- Orléans.
- Hmm (il ne connaissait pas et c’était encore trop difficile à transcrire). Et la grande la plus proche de celle-là.
- Paris.
- (soulagé) Ah, d’accord.

Au bureau de change, un premier iranien se fendit de nous expliquer la monnaie du pays : 29 000 rials pour un dollar, mais personne ne parle en rials, on utilise les toomans. Un tooman, 10 rials. J’avais changé vingt dollars pour commencer, et avec ça j’avais déjà obtenu une liasse conséquente. La première et probablement la dernière fois que j’étais en possession de millions d’une quelconque monnaie ! Sur le coup, je n’avais rien compris au système, mais il était clair que j’allais être financièrement à l’aise dans ce pays, le taux de change étant sans conteste à mon avantage. Sur la fin de mon séjour, tout devait enfin s’éclairer : parler en rials, c’est parler comme parler en centimes à l’époque des anciens francs. L’homme qui nous aida au bureau de change, et dont j’ai malheureusement oublié le nom, était bien mis, fort courtois et serviable. Il me laissa utiliser son téléphone tactile dernier cri pour que je puisse appeler Küć et lui annoncer qu’Hrach et moi avions enfin atteint l’Iran, où elle était rester un peu plus longtemps pour nous attendre. Il fut décidé de prendre un taxi jusqu’à Tabriz, là aussi sur les conseils avisé de notre premier bon samaritain. Nous ne le savions pas encore, mais la gentillesse de cet homme et son empressement à nous aider étaient  représentatifs de l’attitude de tout un pays à l’égard des ses visiteurs.

Bienvenue en Iran !

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *


− 5 = two

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

%d bloggers like this: