Pas cette fois, Kalotina !

Attention, c’est assez long… Mais j’ai mis des images ! :)

Le poste frontière principal entre la Serbie et la Bulgarie s’appelle Kalotina, du nom de la dernière bourgade bulgare sur la route (ou première, ça dépend dans quel direction vous roulez). Kalotina se trouve sur l’axe Belgrade-Sofia-Istanbul et se fait donc checkpoint obligatoire pour la diaspora turque d’Europe de l’Ouest, sur la route de ses vacances (la Turquie reste manifestement une destination populaire). En cette période estivale, d’après une très exacte approximation à la louche, je dirais qu’environ 75% des voitures qui se retrouvent à la frontière ne sont ni bulgares ni serbes, ni rien du coin. Beaucoup de grosses berlines allemandes, un nombre non négligeables d’autos françaises (les deux nationalités voyageant souvent en convoi de deux, trois voire quatre voitures), quelques italiennes, de temps en temps pourquoi pas une autrichienne… et des hollandais, parce que les hollandais sont partout. Et, à chaque fois, Madame, le plus souvent voilée, devant, les trois gosses derrière, des bagages jusqu’au plafond, et Monsieur au volant en charge de tout ça. Enlevez quelques gamins, et vous pouvez changer pour, au choix, le siège bébé avec l’enfant dedans (dans ce cas, Madame passe à l’arrière), la grosse glacière (on a beau avoir la clim, 35 degrés à l’ombre c’est beaucoup pour voyager), une ou deux grand-mères, quelques tantes… Alternative possible, si vous abaissez l’âge du conducteur : la bande de pote, tous d’origine turque bien sûr. Avec aussi des les bagages qui débordent du coffre. Bien sûr, tout cela ne me pose en soi aucun problème : ces braves gens peuvent bien aller passer leur été dans leur pays d’origine, la voiture familiale de mon enfance, en route pour la hollande, ne devait pas avoir une allure très différente (à part la marque, peut-être, on n’a jamais trop fait dans les Mercedes ou les BMW, chez nous, allez savoir pourquoi; et un peu moins de bagages, on ne partait pas si longtemps). On a même donné dans le mini-convoi, à deux voitures, une fois au moins; et comme c’était avant les portables, on se faisait de grands gestes à travers la vitre arrière pour dire à la voiture de derrière qu’on s’arrêtait au prochain MacDo – les vacances, ça voulait dire faire des choses qu’on ne fait pas le reste de l’année, et pour nous qui mangions si bien à la maison, ça voulait dire MacDo sur la route et purée en flocon/saucisses en plastique à la location, on était ravis !- mais j’ai comme l’impression que je m’égare.

Revenons plutôt à nos moutons turcs en pleine transhumance. Ils ne me posent donc pas vraiment de problème, si ce n’est qu’ils n’arrangent pas mes affaires d’auto-stoppeuse. Mais alors, pas du tout. Premièrement, parce que les voitures sont pleines. Deuxièmement, parce que les voitures qui ne sont pas pleines ont statistiquement, à Kalotina, de fortes chances d’être allemandes (ou étrangères), et les voitures allemandes en dehors d’Allemagne ne s’arrête pas (mais j’ai entendu dire que là-bas le stop fonctionnait bien). Pareil pour les autres voitures étrangères d’ailleurs.De mon expérience, ce sont le plus souvent des locaux qui s’arrêtent (ce que je peux comprendre). Les deux seules voitures allemandes dans lesquelles je sois montée pour l’instant, je m’y suis plus ou moins imposée. Au final, sur cette route, il reste à se tourner vers les camions. Eux, ils s’en foutent, ils travaillent, ils n’ont pas besoin d’être locaux pour vous emmener, la plupart du temps ils sont contents d’avoir de la compagnie.

Donc, j’ai passé Kalotina. Mais mon problème, c’est que Kalotina, je l’ai passée TROIS FOIS en l’espace de quelques semaines ! Oui, trois ! Et je ne peux plus la voir en peinture.

La première fois, j’allais de Sofia, où je venais de dire au revoir à une amie, à Belgrade, pour en retrouver une autre. J’avais déjà galéré un peu pour sortir de la ville, mais ça c’est quasi inévitable,  Il faut compter une heure-et-demie pour sortir du centre ville des grandes villes et se retrouver à un endroit où l’on peut faire du stop correctement. Mais là, l’endroit qu’on m’avait conseillé était un peu pourri (où alors ce n’était pas le bon, ce qui est possible aussi). Du coup j’avais dû marcher un peu plus longtemps que prévu, avec mon gros sac et les 38 degrés à l’ombre (mais moi je marchais au soleil). Un routier turc s’était arrêté spontanément, en me voyant trimer sous le soleil, ce qui était fort aimable, ma foi. Je crois que j’avais déjà lu, à ce moment-là, qu’en général, les camions ça n’est pas l’idéal pour passer les frontières. Et c’était ma première frontière en stop aussi, du coup je manquais d’expérience. Alors j’ai commis deux erreurs de débutant : lorsqu’on a atteint la file des camions arrêtés, je ne suis pas descendue pour passer à pied et reprendre un camion de l’autre côté, ce que tout stoppeur aguerri aurait probablement entrepris. Et j’ai cru mon chauffeur, qui m’a assuré que dans 20 minutes on aurait avancé jusqu’à la frontière. Plutôt deux heures, oui ! Mais bon, ce n’était pas grave, il n’était pas encore trop tard, et j’ai appris plein de turc entre-temps. Par contre, deuxième très grossière erreur, quand mon chauffeur m’a expliqué que je devais passer la frontière à pied, mais que je pouvais l’attendre de l’autre côté, je me suis laissée convaincre de laisser mon gros sac dans son camion. Sauf qu’à pied, la frontière, c’est dix minutes. Et des camions avant le mien, il y en avait… trente-cinq ! Je sais, j’ai compté, je n’avais que ça à faire ! J’ai fait un peu de trompette aussi, mais je n’avais que l’embouchure pour m’exercer. Alors j’ai fait des statistiques, et vous apprendrez que les douaniers de Kalotina passent un camion toutes les trois minutes environ (un peu plus même), donc vous aure vite calculé que j’ai quand même attendu plus d’une heure et demie. Mais mon camion a fini par arriver, mon sac toujours dedans, j’avais perdu en tout trois heures et demi à Kalotina.Je vous passe les détails de la fin de l’histoire, parce que je ne veux parler ici que de Kalotina, mais ça n’a pas spécialement bien fini, j’en ai eu marre de mon chauffeur de moins en moins honnête sur les temps d’attente, et n’ai pas réussi à atteindre Belgrade ce soir-là, seulement le lendemain matin.

La deuxième fois à Kalotina, j’allais, logiquement, dans l’autre sens. Je pensais passer une nuit en Bulgarie, puis aller directement à Istanbul (que nenni, je passai six jours en Bulgarie et retournai en Serbie). Forte de ma première expérience, j’arrive à la frontière en confiance, à bord d’une voiture allemande. J’avais réussi à monter comme ça :
- Bonjour, vous parlez allemand ?
- (méfiant) Oui…
- vous passez par la Bulgarie ?
- Oui…
- Est-ce que je peux monter avec vous, au moins jusqu’à’à la frontière ?
- Euh… je sais pas, demandez à mon fils.

J’avais demandé au fils, 12 ans, écouteurs sur les oreilles, sur le siège passager, et qui n’en avait rien à carrer. C’était légèrement absurde. Il voulait bien. J’étais montée en calant tant bien que mal mon gros sac derrière à côté de moi, sans aucune aide de leur part, et j’avais sali de mes chaussures poussiéreuses leur belle Mercedes.
Arrivés à Kalotina, il y avait quand même quelques voitures, plus que la première fois… Le père du gamin dit que Scheiße, on va devoir attendre, il demande aux collègues arrivés avant lui, apparemment oui, il va falloir attendre. Bon alors j’explique que je descends, que je passe à pied, et cette fois je prends mon sac bien sûr. Il me dit que pas de problème, et si je suis encore sur le bord de la route quand ils passeront de l’autre côté, ils me reprendront. Je suis passée à pied, en dix minutes, mais personne n’avait de place pour me prendre, les camions prennent une autre route, et une grosse demi-heure plus tard, de l’autre côté, le père et son fils sont passés devant moi avec un petit sourire narquois… et ne se sont pas arrêtés. Pas grave, ce n’est pas très fun de rouler avec des gens qui n’ont manifestement pas envie de vous avoir avec eux. Pour la fin de l’histoire, pour un peu plus d’absurde ce jour-là, j’avais marché jusqu’à la station suivante, trouvé un camionneur turc sympa, était arrivée jusqu’au resto routier à huit kilomètres de Plovdiv, ma destination finale, mais les routiers ne voulaient pas me laisser finir en stop (il faut dire qu’il faisait nuit et qu’il était déjà tard), ils avaient donc appelé un taxi pour moi, et j’avais fini par atteindre le centre-ville. Mais payer un taxi quand vous avez passé la journée à faire du stop, y’a comme un schmilblick dans la soupe, non ? Bref, c’était Kalotina, deuxième prise.

La troisième fois, vous imaginez bien que j’avais l’intention d’éviter Kalotina si je le pouvais. J’avais repéré sur la carte l’autre poste-frontière, où l’on m’avait dit que jamais voiture ne passait, au bout d’une petite route de montagne. Mais ce jour-là, on avait commencé le stop à trois, et ça ne marchait pas terrible. Quand une voiture à la sortie de Sofia s’était enfin arrêtée, mais ne faisait qu’une dizaine de kilomètres, je l’avais prise, et j’avais laissé les deux autres. On n’allait pas au même endroit, à ce moment-là je comptais aller vers le Kosovo, mes amis bulgares allaient à Guca, au festival de trompette (où j’ai fini par les rejoindre trois jours plus tard, mais c’est une autre histoire), donc pas de problème. Eux ont par-contre trouvé juste après des serbes sympas avec qui ils ont passé la frontière. Moi j’ai galéré, marché, cuit, regardé passé les voitures turques-allemandes, turques-hollandaises turques-françaises, fini par trouver un routier bulgare gentils comme tout pour m’amener un peu. Je comptais descendre du camion à la jonction de la route, mais c’était seulement après quelques kilomètres, il y avait une opportunité pour le faire, et pas d’autre route ensuite, j’avais deux secondes pour lui demander de s’arrêter, je ne l’ai pas fait; Kalotina, jamais deux sans trois, me revoilà ! La file des camions était encore plus longue que la première fois. Je fais une petite sieste, puis je descends avec mon sac, et je marche. Je marche, je marche, je remonte la file des camions, je continue mes statistiques : je marche au rythme de 4,5 camions à la minute, j’ai marché 25 minutes pour atteindre le début de la file, ça fait… Plus de cent camions ! Vraiment, est-ce possible ? Pourquoi pas… Il ne me reste plus qu’à trouver combien mesure un camion, et je sais à quelle vitesse je marche avec tout mon barda. Ce sera pour plus tard. Une heure après avoir quitté mon camion, je suis de nouveau du côté serbe. Je marche le long de la route, mais de la mauvaise : quelque part entre les deux pays, la route se dédouble et les camions ne passent plus de mon côté. Personne n’y passe, d’ailleurs. Je fais une pause dans un resto-motel-minimarché-et-tout-ce-que-vous-voulez. Je me remets à marcher. Les quelques voitures qui passent sont pleines à craquer, ou me font signe qu’ils sont des gens trop bien pour prendre des auto-stoppeurs. Je marche. La police des frontières me contrôle en fronçant les sourcils. Je continue à marcher. Dans le fossé, deux vieilles en fichu qui sont venu faire paître leur petite dizaine de chèvres. En m’approchant j’en fais fuir une qui s’éloigne à grands bonds, ce qui fait rire la vieille aux éclat, un rire franc et frais qui me remet du soleil au coeur. Je continue de marcher, et fini par atteindre la petite ville suivante, Dimitrovgrad. Deux types en train de réparer une vieille bagnole m’invitent à traverser la route poru les rejoindre, m’offrent une bière, de l’eau, et essayent tant bien que mal de savoir ce que je fiche là. Appellent des gens qui baragouinent anglais pour pouvoir mieux communiquer. Une dame qui a vécu aux États-Unis arrive, et semble sur le point de partir quelque part, je lui demande si elle peut me déposer de l’autre côté de la ville, ce qu’elle fait, ça m’évite une belle côte. Pour la fin de l’histoire : en moins de trois minutes, un routier turc s’était arrêté, puis m’a déposée là où je voulais; je voulais continuer à faire du stop ce soir-là, un type posté sur le bord de la route et qui parlait allemand, parce qu’installé depuis 35 ans en Autriche, m’en avait dissuadée. Et j’avais fini par trouver une super famille serbe chez qui passer la nuit, et par rester en fait trois jours dans cette petite ville. Kalotina, troisième, ce fut donc deux heures et demi de marche sous le soleil avec mon gros sac (qui est plus lourd qu’il n’est raisonnable…).

Après le festival de trompette, il était enfin temps de quitter Serbie et Bulgarie pour aller en Turquie. Plus la moindre envie de passer encore nombre de fois par Kalotina ! Mais pour atteindre rapidement Istanbul, j’allais probablement devoir passer par là une quatrième fois, et je m’en faisais une raison. Partie à 8h30 avec des russes (les premiers étrangers qui se sont spontanément arrêtés, je crois), j’étais à 16 heures près de Nis, toujours en Serbie, après avoir encore marché quelques kilomètres sous le soleil à chanter une chanson débile de mon cru où des gens super gentils s’arrêtaient pour m’emmener exactement où je voulais. J’étais donc à cette station essence, sur l’autoroute, avant que les double-voies ne se séparent, une vers la Grèce, l’autre vers la Bulgarie. Des routiers kosovars m’ont payé un café, proposé de m’emmener au Kosovo puis de me payer un billet d’avion pour Istanbul, ça ira, merci, à ce rythme-là je ne vais jamais arriver à Istanbul avant que mon amie Lulu n’en parte. Ils me disent que si je ne trouve rien, ils me déposeront dans la ville à la station de bus, et je pourrai partir de lendemain pour Istanbul. Bon. Ça fait toujours une solution de secours, mais ça ne m’enchante pas vraiment. Tout en discutaillant ainsi avec eux, je vais voir de-ci de-là les conducteurs des voitures qui s’arrêtent. Les voitures pleines à craquer ne peuvent pas me prendre, ceux qui pourraient mettre la glacière ailleurs pour me faire un peu de place n’ont manifestement pas la moindre envie de le faire. Tiens, des français qui ne sont que deux ! Je m’approche, souris à la femme sur le siège avant, me tourne vers le conducteur qui remplit le réservoir, n’ai même pas le temps d’ouvrir la bouche qu’il me décoche un “no plasse” avec le plus pur accent français qui soit. Je lui dit que je suis française, qu’il pourrait au moins me laisser le temps de dire bonjour et de demander, et qu’il n’est pas obligé d’être aussi désobligeant. Sa femme est morte de rire, je m’en vais. Les chauffeurs kosovars m’assurent qu’il faut que je sois patiente, que cette station-essence reste ma meilleure option. Bon. Je continue à tourner autour du bâtiment, sinon je vais rater certaines voitures, elles ne s’arrêtent pas toutes prendre de l’essence, certaines font juste une pause sur le parking derrière. Une vieille voiture rouge avec deux garçons devant, et personne derrière, juste un peu de bordel, s’arrête. On est deux à les assaillir : un vieil homme qui vend des prunes pas mûres dans des pochettes jaunes, et moi. Je discute avec l’un tandis que l’autre achète un sachet de prunes.

- Bonjour ! Vous allez en Bulgarie ?
- Bonjour. Oui.
- Vous allez où ?
- (penché sur sa carte) Ben, justement, on ne sait pas, on s’est arrêté pour regarder.
- Comment ça vous ne savez pas ? (la tournure que prend la conversation me plaît)
- On voudrait éviter le gros poste frontière où il paraît qu’on attend des plombes parce que toutes ces voitures (il pointe les turco-quelque chose autour de nous) y vont aussi, en route pour la Turquie (alors là, j’ai décidé de ne plus les lâcher – éviter Kalotina, le pied !).
- Vous vous arrêtez en Bulgarie ?
- Non non, on doit être à Istanbul demain (jubilation intérieure inimaginable ; d’ailleurs, c’est pas tenable, je trépigne et sautille à l’extérieur aussi – mes petits cocos, vous n’allez pas partir sans moi !).

Les routiers kosovars avaient raison, il fallait juste de la patience ! A 17h30, j’ai enfin quitté ma station essence en compagnie de Cesar, espagnol de trente ans installé en Pologne, et Łukasz, polonais à peine plus âgé; ils travaillent tous deux dans la même banque, par hasard : la banque de l’un a racheté celle de l’autre au plus fort de la crise, mais ils étaient amis avant cela.

Je ne suis donc pas repassée par ce foutu bout de frontière serbo-bulgare, à ma grande joie ! Pas cette fois, Kalotina ! Le petit poste-frontière près de Tran a été à la hauteur de mes espérances, perdu dans la montagne, avec des douaniers super sympa qui ne voient presque personne, à la tombée de la nuit. On a dormi dans la tente, il faisait chaud à trois, je n’arrivais pas vraiment à trouver le sommeil ni à croire à ma chance, alors j’ai sorti la tête et je me suis endormie en comptant les étoiles filantes (c’était le bon week-end pour ça). Le voyage du lendemain a été parfait, ils ne voulaient toujours pas passer par le poste-frontière principal entre Bulgarie et Turquie, du coup on est passé par la Grèce, en se faisant des repas royaux, le petit-déjeuner à Tran, une petite ville juste après notre campement, et dans l’après-midi, un festin de légumes, fruits, pain et fromage des Balkans (étonnamment bon !), confortablement installés dans l’arrière boutique des maraîchers du bord de la route qui étaient là en enfilade.

Nous sommes arrivés vers 21h30, le premier bus que j’ai vu passer allait au bon endroit, une-demi-heure plus tard je retrouvai Lulu au cœur d’Istanbul.

Istanbul. Un nom qui en fait rêver beaucoup, et surtout, la porte vers l’Asie.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *


+ 2 = seven

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

%d bloggers like this: