Transition difficile à Kaunas (Lituanie)

Mon arrivée à Kaunas est brutale. Vers 20h30, les Federspieler (sept amis musiciens avec qui je viens alors de passer trois jours de festival à Nida, sur le littoral à l’ouest de la Lituanie) me déposent dans la ville, derrière un entrepôt. Je n’ai qu’à traverser le pont, marcher un peu, et je devrais trouver l’auberge de jeunesse dont j’ai noté l’adresse. Je ne suis pas prête à les quitter, mais alors pas du tout. Je pensais qu’il restait quelques dizaines de kilomètres; mais non, soudain, ça y est, on est à Kaunas, il faut donner une adresse, décider, s’arrêter, dire au revoir et les laisser partir. Je ne me sens pas bien, les fatigue de ces trois derniers jours… j’ai la tête qui tourne, presque la nausée. Les musiciens les plus attentionnés me proposent bien de rester un peu, jusqu’à ce que ça aille mieux, mais je sais qu’ils ont une longue route devant eux, puisqu’ils ne comptent pas s’arrêter avant Vienne. Je ne veux pas les retenir, je retarde les adieux de quelques minutes tout au plus. Ayac m’offre dans un grand sourire le cahier de mélodies qu’il avait dans la voiture à l’aller, pour que je puisse travailler la trompette. Ils m’embrassent, m’étreignent, me souhaitent bonne route, et d’être prudente. A Prague, lorsque j’ai décidé d’aller les retrouver à Varsovie, dans mon euphorie, je n’avais pas anticipé ces nouveaux adieux. Forte de mes nouvelles aventures toutes fraîches, je n’avais pas compris qu’il était trop tôt pour revoir qui que ce soit…

La transition ne se fit pas en douceur. Pendant les trois jours de festival, je m’étais laissée porter par les rires, la musique, les blagues, le soleil. Rien à faire, pas de décisions à prendre, juste profiter, et faire des photos. Et maintenant je suis là, toute seule sur ce pont, dans cette ville qui s’est imposée, parce qu’elle est sur la route. Je voulais retourner en Pologne, mais comme la petite bande ne partaitle lundi matin comme je le croyais, si j’étais descendue en Pologne, c’était pour me retrouver dans une ville inconnue au milieu de la nuit. Là au moins, il fait encore jour. Je me retourne, leur fais signe, dans ma confusion j’oublie qu’ils ne passeront pas le pont, que le petit camion ne repassera pas devant ni derrière moi.

Je marche sur ce pont, et je suis totalement déboussolée, émotionnellement du moins. C’est si dur que je regrette presque d’avoir passé ces trois jours magiques avec eux. Quelle chose affreuse à dire, encore plus à écrire ! Sur le moment, c’est pourtant ce qui me passe par la tête. Quelques heures plus tard, je tempérerai déjà mes regrets. Ces trois jours valaient le coup, la spontanéité de la décision, l’aventure du voyage de Prague à Varsovie, les gens rencontrés en chemin, et cette parenthèse musicale dorée, entourée de ces sept garçons formidables, rien de tout cela n’est à regretter bien sûr! Il faut juste que je dorme un peu, et tout ira de nouveau bien.

En suivant une longue allée qui ne m’est guère sympathique et dont la rectitude est amplifiée par deux rangées de tilleul en son centre, je finis par arriver à l’auberge de jeunesse. J’ai d’abord manqué de la trouver; sa porte d’entrée est cachée dans l’arrière-cour. Des gens sortent, sans pour autant me tenir la porte. Deux suédois je crois, ou peut-être danois je ne sais plus, deux êtres pas vraiment sympathiques en tous cas. Je sonne, personne ne répond. Arrivent deux hollandais, qui me laissent rentrer, même si ce c’est pas la politique de l’établissement que de laisser des étrangers s’introduire dans l’auberge. Pas la moindre trace d’un réceptionniste; une nouvelle personne sonne à la porte. Elle se présente comme Oréiga, une amie de la maison qui passe souvent utiliser les toilettes ici quand elle reste en ville longtemps. Les deux hollandais hésitent, ils m’ont déjà laissée rentrer, ils pensent pouvoir lui faire confiance, mais comment en être sûr ? Elle promet d’appeler Viktor, le réceptionniste, pour lui demander quand il rentre et l’informer de ma présence. Ils la laissent entrer, à moitié convaincus, et s’en vont.

Oréiga appelle Viktor, je lui parle, il est à un concert et rentre d’ici une heure. J’attendrai. Je lui repasse Oréiga. Après avoir raccroché, elle m’observe quelques instants et me demande si ça va. Pas vraiment. Est-ce que je veux prendre un thé avec elle ? Elle était de toutes façons venue pour cela. Bien. Buvons un thé. Je ne suis pas encore sûre d’avoir envie de parler, et encore moins à une inconnue, mais je me retrouve  raconte mon histoire, et mon chagrin passager mais intense d’avoir de nouveau quitté mes amis. Oréiga a une présence apaisante. Très vite, nous nous découvrons des points communs. Elle aussi fait du stop toute seule. Elle vient d’avoir son diplôme de flûtiste, mais elle sait que le monde de la musique classique ne lui convient pas. Il y a peu de temps, elle a fait un rêve dans lequel elle apprenait à faire des flûtes; ayant opportunément rencontré quelques jours plus tard, à Berlin, un facteur de flûtes qui lui a proposé de lui apprendre son métier, elle s’apprête à partir pour Berlin. Elle fait attention aux signes. Elle pense que tout est question de se sentir à sa place, au bon endroit au bon moment, en accord avec l’univers, ou tout ce que vous voudrez. Elle pense que d’arriver dans cette auberge au moment où je m’y trouvais et avais tant besoin d’une oreille amicale, c’est un exemple de timing parfait, c’était exactement là où elle devait être. Notre conversation ne dure pas très longtemps, mais évite les détours, et j’ai rapidement l’impression que c’est peut-être aussi ma place finalement ce soir, cette auberge de jeunesse dans cette petite ville de Lituanie. Je suis toujours exténuée, mais ça va déjà un peu mieux. Oréiga disparaît peu de temps après, comme elle est venue. Une jolie apparition.

Je sais que j’ai besoin de dormir. Après avoir laissé mon passeport en caution pour les clefs, je prends une douche, et je parle pour la première fois par internet à une très bonne amie. J’aimerais écrire, histoire de mettre de l’ordre dans ma tête, mais je suis vraiment épuisée. Je décide de prendre mon carnet dans mon lit et je m’endors avant même d’avoir pu attraper le stylo…

Le lendemain, puisque la pluie a fini par cesser et que le soleil pointe timidement le bout de ses rayons, je participe avec les autres hôtes de l’auberge à un tour à vélo dans Kaunas de plus de quatre heures. Comme souvent déjà, la mélodie de Brassens me résonne dans la tête “les imbéciles heureux, qui sont nés quelque part”. Tout est petite fierté locale. La plus grosse usine de farine de la région, la colline de Napoléon et la rivière devant elle, que 300 000 soldats (trois fois plus que la population de la ville à l’époque) ont traversé, une nuit, pour aller batailler contre l’armée russe de l’autre côté… Pendant le week-end du festival, des centaines de passionnés d’histoire ont recrée l’événement, en costume d’époque. Ça aurait fait de belles photos, à coup sûr ! On s’arrête pour moi devant le pont ferroviaire, dont l’architecte est français. J’apprends tout un tas de petites choses sur Kaunas, la Lituanie, la région.

En rentrant, je donne au guide son pourboire en zloty, n’ayant toujours pas retiré de litas. Le gérant de l’auberge est en train de cuisiner, pendant que je suis devant l’ordinateur, dans la grande cuisine. Lorsque je me lève pour me trouver quelque chose à me mettre sous la dent, il désigne les casseroles sur le feu et déclare qu’il y en a assez pour deux. Je compte partir pour Vilnius le lendemain après-midi en stop, écrire le matin, et peut-être visiter le musée du diable en début d’après-midi.

Lorsque je me lève, je n’ai pas trop le moral, il pleut de nouveau, je n’ai certainement pas envie d’aller voir le diable, et ne me sens pas trop de faire du stop. Je n’écrirai bien sûr pas une ligne. Je décide de quitter l’auberge en même temps Igor, l’Italo-Brésilien qui va à la gare en début d’après-midi prendre un bus pour Riga. De mon côté, je prendrai le train pour Vilnius; je suis contente de quitter Kaunas, mais je pars tout de même le cœur bien plus léger qu’en arrivant. Que me réserva Vilnius ?

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