Le coeur d’Istanbul

Tarlabaşı* – Chez Lulu

À Istanbul, j’ai habité chez ma pote Lulu. La première semaine, je n’ai presque pas quitté l’appart. Enfin si, un peu quand même, j’ai suivi Lulu et Ömer lorsqu’ils allaient faire les courses. Du coup j’ai vu la place de Taksim, Istiqlal, cette énorme avenue piétonne interminable qui rejoint “Tünel” et sur laquelle court une unique voie de tram; en traversant le Bosphore pour aller au marché aux épices d’Eminönü, j’ai marché sur le pont de Galata et compté ses pêcheurs, et j’ai trouvé la nouvelle mosquée de l’autre côté (pas si neuve que ça, elle date du XVe siècle je crois). Du coup, j’ai quand même fait l’expérience d’un bon nombre de choses pour lesquelles Istanbul est célèbre, mais sans le chercher activement. Le reste du temps, à part aller boire des coups ou aller chez des amis avec Lulu et Ömer, je suis surtout restée à l’appartement. J’avais besoin d’une pause. Après ces nombreux aller-retours entre la Bulgarie et la Serbie, Istanbul marquait l’achèvement d’une première partie de mon voyage, les deux premiers mois en Europe de l’est où j’ai tant bougé, si vite, dans l’euphorie du début. Mais si je suis restée autant chez Lulu, c’est aussi parce qu’il n’y avait pas besoin de sortir.

Je suis arrivée à Istanbul vers la fin du Ramadan. Cela rendait Istiqlal supportable : moins de monde dans les rues la journée. Mais par chez Lulu, l’animation ne s’arrêtait jamais ! Pas besoin de sortir, la vie vient à vous dans cette petite rue de Tarlabsi : les enfants qui jouent, parfois une voiture qui passe; les hommes, qui jouent au Okey, une sorte de rami, sur une table, dehors; les appels à la prière, inlassables, réguliers; le type qui vend les poğaça**, le matin, on lui crie sa commande par la fenêtre, on lui descend un panier du balcon avec une corde, pour le payer et récupérer son petit-déjeuner; les petites musiques des vendeurs ambulants; vers deux heures et demie du matin, le type qui jouait du tambour pour annoncer la rupture du jeûne. Il y avait aussi les petites voisines d’un côté, les petits voisins de l’autre. Le balcon en face de la chambre où je dormais était très proche du nôtre. En se penchant beaucoup, on peut quasiment toucher les mains de la personne en face. Les petites voisines savaient un peu l’anglais : what’s your name-what’s your name? On a essayé de communiquer avec elles, mes trois mots de turc d’alors et moi. Mais il y a un mot que je ne comprenais pas “Mani, mani!”. Je vais voir Lulu. Ça veut dire quoi, en turc “mani” ? Euh, rien me répond-elle. C’est sûrement “money”, elle veulent t’extorquer des fonds ! Ah. J’y retourne “para yok !”, je n’ai pas d’argent ! Alors elles ont réclamé un ballon, qu’on leur a lancé, et qu’on n’a bien sûr jamais revu. La deuxième fois, elles ont été plus malignes, elles ont essayé de me vendre leurs affaires : un livre, une peluche, et des bricoles. Non ça ira, merci ! Elles balancent le livre par la fenêtre, il tombe sur le balcon d’en bas, inoccupé. L’unes d’elles avec un regard coquin commence à escalader le balcon, tout en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule pour s’assurer qu’aucun adulte ne va la surprendre. Ça ne m’a pas l’air solide tout ça, je lui crie “hayir, hayir”, non!, elle rigole et continue; heureusement son père se pointe à temps. Et puis  de l’autre côté, les petits voisins qui nous lancent des crayons et des bonhommes en plastique à travers la porte du balcon toujours ouverte. La première fois, je me lève, ils se planquent tous sur le lit effondrés de rire. Ensuite j’ai fermé le rideau, ils ont encore bien envoyé cinq ou six objets avant d’arrêter ! Un jour, la rue a été décorée. Le maire devait venir, il devait y avoir des tables et un grand repas partagé, dans la rue. Mais le maire n’est pas venu.

Chez Lulu, c’est aussi facile d’y passer la journée, parce que c’est l’auberge espagnole. Pas besoin de sortir pour voir du monde, il y a toujours des gens ! Un soir de ma première semaine là-bas, j’ai compté, on était 14 dans le petit deux-pièces, dont 12 français. Ça faisait un peu beaucoup de français tout ça. Mais bon, c’était encore les vacances, ils venaient rendre visite à leur copains installés à Istanbul, rien à faire… J’ai dormi sur à peu près toutes les surfaces exploitables, dans tous les lits, canapés et sur tous les matelas, au rythme des arrivées. Parfois, à cinq heures du mat, deux inconnus imbibés venaient s’écrouler sur un matelas près du mien. Mais pas de problèmes. Tout tourne bien, on ne sait pas trop comment, il y a toujours l’un ou l’autre motivé pour faire la cuisine, la vaisselle, le ménage, ça marche. Je me suis quand même inquiétée du manque d’intimité pour mes deux hôtes, après presque trois semaines là-bas et pas un soir sans une troisième personne dans leur lit. C’est vrai que ces derniers temps, il y avait beaucoup de monde, a admis Lulu. Ça va changer, ce soir, tout le monde dehors, enfin tout ceux qui squattent le salon où dorment Lulu et Ömer, et qui de toutes façons habitent à un quart d’heure à pied, voire au bout de la rue. Nico le Croate a bien rigolé, lui le squatteur invétéré, en entendant la nouvelle; il a été le premier a déguerpir à coups de pied au derrière.

Chez Lulu, on aurait vite fait d’y rester plus longtemps que nécessaire, plus longtemps qu’il n’est raisonnable. Il n’y a pas de prise de bec, tout est bon enfant, la vie se passe doucement, très agréablement, on oublie que ce n’est pas vraiment chez nous, que c’est la chambre de quelqu’un, que ce n’est qu’une étape sur son chemin… Il y a même une journée où je suis restée toute la journée enfermée. Je n’avais pas les clefs, pas moyen de rentrer si je voulais sortir.
Et de nombreuses journées où ma seule sortie a été pour faire un tour aux büfe*** du coin, ces petites échoppes où l’on trouve tout ou presque. Dans celle à 30 mètres, notamment du riz dans de gigantesques seaux. Dans celle à 40 mètres, de l’alcool. Dans celle à 50, des fruits et légumes. Tous sympas. En rentrant, on dit bonjour aux blacks de l’immeuble d’à côté, ils sont toujours sur le pas de la porte.

Et le dimanche, on allait au marché de Tarlabaşı. C’est pas Eminönü ! Pas de touristes, un vrai marché de vrais locaux qui achètent là leurs légumes pour la semaine. Du monde, toute la journée, on peut goûter tous les fruits secs et les olives qui sont là dans leurs grands seaux ou sacs de toile.

En partant, j’ai appris que Tarlabaşı est le quartier mal famé d’Istanbul. Et dans le reste de la Turquie, à chaque fois que j’ai répondu “Tarlabaşı” à la question “tu habitais où à Istanbul”, on fait les gros yeux “ouh là là mais c’est dangereux là-bas !”. Le quartier des gitans, des prostituées et des drogués, apparemment. C’est tellement mal famé que la municipalité a décidé d’y remédier. Au bout de la rue, il y a des maisons abandonnées, là où habitaient les gitans, justement. Éventrées. Grosse poubelles où tout le monde, pour l’heure, jette ses détritus. Parfois, un événement artistique avec des gens qui viennent taguer tout ça le temps d’un dimanche. Sur la façade du boulevard, de l’autre côté des blocs d’immeubles, de grandes tentures figurent ce que le quartier sera bientôt, peut-être. Super moderne, tout frais tout neuf tout brillant. En attendant, c’est certainement un quartier en transition. A un bout de la rue les immeubles vides, à l’autre, ceux qui ont déjà été rénovés, appartements de luxe pour touristes fortunés, super-surveillés, caméras à l’entrée. Le quartier se cherche une nouvelle identité. Moi, j’ai beaucoup aimé y habiter. Parce que l’atmosphère d’avant est encore là. On ne force un pas un quartier à changer du jour au lendemain… C’est le vrai Istanbul, pas celui des touristes. En remontant la côte qui mène au gros boulevard, je pouvais voir des gens en train de préparer soit le riz-poulet-pois-chiches, soit les moules farcies, l’un roulé dans une carriole, les autres portées sur un plateau sur la tête pour être vendus plus tard de l’autre côté du boulevard. Ces mêmes moules que le guide du routard déconseille de manger parce qu’elles sont soi-disant lavées dans l’eau du Bosphore ou je ne sais quoi. On s’en est fait une orgie un soir, pas loin d’Istiqlal. Les moules sont farcies avec du riz et des épices, arrosées de jus de citron, c’est fichtrement bon !! Et bien sûr, aucun d’entre nous n’a été malade ensuite.

Voilà. Tarlabaşı. Une petite parenthèse plus que relax, chez des amis qui le sont tout autant, dans un quartier vivant, très vivant, et très touchant. Merci Ömer, merci Lulu et tout les autres, je reviendrai à Istanbul, c’est sûr !

* prononcez tarlabacheuh
** prononcez poatcha, de petits pains fourrés au fromage ou aux pommes de terre
*** prononcez buffet

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