La Voie soyeuse – Chapitre 1

La Voie soyeuse

Tranches d’Arménie

Chapitre 1 : Le bureau du maire

(Chapitre précédent : Prologue)

Le début de notre aventure nous vit partir un mercredi matin, sous un ciel nuageux mais heureusement pas pluvieux, en stop, vers Bagratashen, petite bourgade à la frontière avec la Géorgie. Le début de la route de la Soie sur le sol arménien. Ou la fin, si l’on considère que les caravanes chargées de soie et autres épices arrivaient de l’Est, et cheminaient vers l’Europe. Le début de notre Voie soyeuse, en tout cas. Trajet sans encombre, avec, c’est à noter car plutôt rare, trois policiers qui nous prirent en stop pour quelques dizaines de kilomètres. Petites choses surprenantes, en route, comme cette machine à pince, de celles auxquelles on joue dans les fêtes foraines de nos contrées, pour attraper des peluches. Ici, elles sont remplies de petits ballons de baudruche et de… paquets de cigarettes ! L’un de nos policiers a failli en attraper un, mais il est retombé ; après trois tentatives infructueuses, il a jeté l’éponge en pestant.
Un peu d’attente, parfois, mais rien de bien méchant. Et puis on a une histoire, un but, et Artyom parle arménien : le grand luxe, pas de soucis à me faire ! Je pouvais en profiter pour observer à loisir le paysage. L’automne dont je devais décidément voir cette année , tous les stades, et plusieurs fois même, en fonction de l’altitude. L’automne, qui s’étirait, s’étirait et ne semblait jamais vouloir s’éteindre, sauf en haut des montagnes. Sur notre route ce jour-là, les feuilles commençaient certes à se faire rares, mais, encore, des cimes dorées, et quelques arbres tout entiers flamboyants ponctuaient ici et là le paysage

Il était trois heures et quart lorsque nous sommes arrivés à destination. Nous étions donc à Bagratashen. Que faire ? Par où commencer ? Notre dernier chauffeur nous avait suggéré de nous adresser à la mairie, de nous y présenter, ainsi que notre projet. Tandis que nous réfléchissions à cette possibilité en mangeant une pomme, le maire, précisément, depuis le balcon de la mairie qui se trouvait en fait juste derrière nous, nous fit signe de monter. Moustachu, bedonnant, le front bien dégarni,un peu rougeaud et le nez crochu, il ne fait pas partie des personnages vers lesquels je vais spontanément. Mais j’avais une quête, un interprète, ça changeait tout ! « N’oublie pas, tu es une journaliste française qui enquête sur la route de la Soie » me glissa  Artyom tandis que nous montions les escaliers.  Le bâtiment était froid, ouvert à tous les vents, mais la petite pièce où l’on nous emmena, le bureau du maire et de tout le monde, était très chaleureuse, notamment grâce au petit poêle fort efficace qui trônait en son centre. Nous nous installâmes sur le canapé, et je sortis un carnet pour faire bonne figure et aussi honneur à mon nouveau statut. Il y avait trois bureaux dans la pièce, en enfilade. Le plus à gauche, pour la comptable, avec dessus un boulier et des dossiers. Au milieu, un pour le maire, avec quelques tas de paperasses. A droite, un pour la secrétaire, avec un ordinateur.

On nous apporta les cafés, tandis que nous commencions à parler de la route de la Soie.  Rapidement cependant, un sujet parallèle se développa, centré sur mon humble personne. Ainsi, je n’étais pas mariée ? Ne voulais-je pas rester ici et me marier avec un gars du coin ? On allait me trouver un gentil garçon, promis ! Non ? Bon… Est-ce que je pouvais ramener la secrétaire avec moi en France et lui trouver un mari là-bas ? C’est une brave fille! Ah, j’allais en Iran ensuite ? Non, on ne préfère pas lui trouver un mari là-bas, merci… Bon, dans ce cas, est-ce que je ne voulais pas rester au village tout de même et enseigner le français ? Il y avait bien deux américains en poste qui enseignaient l’anglais ici depuis pas mal de temps !

On allait bien sûr me refaire le coup du téléphone : depuis la Géorgie, Küç et moi n’arrêtions pas de nous retrouver au téléphone, par portables interposés, avec d’illustres inconnus, au prétexte que nous avions une langue en commun « Ah mais tiens, je connais, untel, il parle français/anglais ! Je vais l’appeler, tu vas lui parler ! ». Pratique bizarre dont je ne saisis pas trop l’objectif, mais qui part à chaque fois d’un bon sentiment, j’en suis sûre. Je me pliais donc docilement à l’exercice, et appris que ce jeune homme de la Peace Corp.*, dont j’ai oublié le nom, enseignait l’anglais ici depuis dix-huit mois, qu’il allait rester huit mois de plus. Oui il parlait arménien maintenant et oui il se plaisait bien en Arménie. Fort bien. Merci d’avoir joué à ce petit jeu avec moi, illustre inconnu, et adieu !

Pendant que je parlais de la pluie et du beau temps avec l’américain, Artyom, avait progressé dans notre enquête et s’était lui aussi retrouvé au téléphone avec une connaissance du maire, censée être calée en histoire. Il en avait appris le nom d’un autre village, non loin, où la route de la Soie serait passée, plutôt qu’à Bagratashen, et qui proposait un musée qui pourrait nous intéresser. Formidable, nous en ferions notre prochain arrêt. Mais il ne nous était pas possible de nous mettre en route tout de suite, car le maire avait, en plus du café, ouvert une brique de rosé italien qu’il servit à tout le monde, comptable, secrétaire et adjoint, mais surtout, par la suite, à lui-même et à nous. Il fallut aussi le divertir avec de l’exotique, entre deux toasts à l’amitié franco-arménienne :l avait, à notre arrivée, repéré ma petite guitare. Artyom se fit un malin plaisir de me faire comprendre qu’il n’avait pas la moindre intention de m’aider, et que je n’avais pas intérêt à divulguer sa virtuosité sur l’instrument. De toute façon, c’était les chansons en français qui intéressaient le maire et les autres. Je chantai mes deux hits, qui constituent presque tout mon répertoire, mais qui marchent à tous les coups : « Aux Champs-Elysées » et « Le Tourbillon de la vie ».

Entre les deux chansons, je demandai à aller aux toilettes. La secrétaire, en tenue de jeune secrétaire de mairie et chaussures à talons, eut pour mission de m’accompagner. Nous descendîmes, sortîmes de la mairie, la longeâmes sur le côté droit, empruntant, elle et ses jolies chaussures, moi et mes godillots, le petit chemin boueux et glissant qui menait au cabanon des toilettes. Une planche, deux morceaux de bois supplémentaires autour du trou, pour indiquer où mettre les pieds (ou épargner un peu les chaussures de la secrétaire, peut-être ?) , un balai pour pousser votre méfait si vous ne savez pas viser. Ce sera, hormis les toilettes à l’européenne des immeubles, les toilettes les plus luxueuses de notre périple.

Au sortir du bureau du maire, j’étais – est-il besoin de le préciser, après tout ce rosé ? -   passablement éméchée. Artyom paraissait bien moins affecté, ce qui était au demeurant assez rassurant. Séance photo avec le maire, puis, celui-ci, au moins aussi imbibé que moi, prit le volant pour aller nous déposer à un panneau informatif sur la route de la Soie, listant les villes et curiosités sur son tracé supposé, et à partir duquel nous pourrions faire du stop jusqu’au village du musée. Le panneau avait été financé par une collaboration italo-américo-arménienne. Il y avait eu pour projet de construire un hôtel ici aussi, mais les fonds ont manqué, et pour l’heure, il n’y avait que ce panneau esseulé.

Nous fîmes du stop jusqu’au prochain village, et sur la route, je reconnus le parking du poste-frontière où nous avions attendu près de cinq heures, Küç, notre chauffeur et moi, parce que les douaniers avaient décidé de rentrer dans l’ordinateur la liste entière des t-shirts, pantalons, culottes et divers parfums que contenait le camion, liste longue de plusieurs dizaines de pages. On nous déposa juste devant le petit musée, lequel fut ouvert juste pour nous. : Le « musée » consistait en une seule grande pièce pleine de tout un bric-à-brac d’objets relatifs aux héros de guerre locaux du temps de l’Union Soviétique, aux objets retrouvés lors de fouilles archéologiques, aux traditions d’antan. Mais rien, absolument rien sur la route de la Soie, qui ne passait même pas ici. Pourquoi ce pseudo-historien nous a-t-il envoyé là-bas alors ? Mystère, et peu importe. En repartant, on voulut absolument nous refiler un taxi. Non merci, nous préférions marcher. Enfin faire du stop en fait, mais ça demanderait d’expliquer le concept… Il était déjà dix-huit heures, et nos tentatives de stop furent de toutes façons infructueuses. Nous avons donc vraiment marché, le long de la route, dans la nuit, jusqu’à un petit village.

 

Chapitre suivant : Jolie Famille

 

* Peace Corps : la Peace Corps a été créée en 1961 par le président américain Kennedy; c’est une agence indépendante qui se donne pour mission la paix et l’amitié entre les peuples. Ses volontaires sont présents dans 139 pays et aident notamment les populations de pays en difficulté dans leurs besoins en formation – c’est aussi un bon moyen d’assurer la présence américaine un peu partout dans le monde pour “ouvrir” les locaux à la culture US…

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