La Voie soyeuse – Chapitre 10

La Voie soyeuse

Tranches d’Arménie

Chapitre 10 – Hommes de Dieu

Chapitre précédent : Collection

Du brouillard surgit un homme, qui proposa de nous emmener jusqu’à Tatev. Il était chauffeur de taxi, et Artyom n’arrivait pas à savoir s’il comptait nous faire payer la course ou non. Nous avons poliment décliné, et commencé à marcher le long de la route. Nous nous enfoncions joyeusement dans cette étrange et mystérieuse atmosphère, des perles d’eau se matérialisaient régulièrement sur nos affaires, nos cheveux, nos sourcils, et dans la barbe de mon compère. Pas âme qui vive. Pas la moindre idée de la distance exacte de la petite ville, mais nous marchions. Une première voiture nous dépassa, klaxonnant. La seconde s’arrêta : le chauffeur de taxi de tout à l’heure, qui nous proposait de nouveau de nous emmener. Nous sommes cette fois montés.

Pendant le trajet – plusieurs dizaines de kilomètres, et une série de virages en épingle pour atteindre le sommet de la montagne, le faire à pied nous aurait pris deux jours – Artyom apprit que l’homme possédait une maison d’hôte, où nous étions cordialement invités à rester. Cependant, si il était maintenant évident que l’homme n’allait rien nous demander pour le voyage en taxi, rien n’était moins sûr concernant la maison d’hôte. Une fois entrés dans la maison, nous avons tiré les choses au clair : oui, nous pouvions rester là, mais contre de l’argent. Trop d’argent, d’ailleurs. Nous avons prétexté de vouloir aller d’abord visiter le monastère et réfléchir à nos options avant de nous engager, et avons fiché le camp.

Sur la route du monastère, nous avons rencontré une petite vieille devant sa maison. Elle voulut nous envoyer dormir dans la maison d’hôte que nous venions de quitter. Décidément, tout le village était solidaire. Nous avions hâte d’arriver au monastère, qui heureusement n’était pas loin du tout. Juste après l’arrivée du téléphérique de Tatev, le plus long d’Europe. Si vous demandez l’avis d’Artyom, il vous dira que ce sont cinq kilomètres de promenade angoissante dans les airs au-dessus de magnifiques gorges et ravins. Quelques semaines auparavant, il y avait eu un incident : la foudre ayant touché la ligne, tout le mécanisme s’était arrêté, il a fallu évacuer les cabines au moyen de harnais et de cordes. Pas de quoi encourager mon ami journaliste, qui n’aime décidément pas les hauteurs, à tenter l’expérience.

Alors que nous atteignions le monastère, un groupe de cinq personnes en sortit. Ils marchaient tête baissée, en silence. « Ils ont des têtes d’enterrements », me dis-je. Sans un mot, plusieurs d’entre eux s’approchèrent de nous et nous tendirent des fruits. Puis, après avoir fouillé quelques secondes dans leur voiture toute proche, ils revinrent avec du pain, une tomate et du fromage. Ils revenaient effectivement d’un enterrement… Ils nous auraient bien invités chez eux, mais habitaient loin, allaient arriver tard, et n’avaient pas de place dans la voiture. Ils nous demandèrent aussi si nous avions l’intention de rester au monastère ce soir-là, ce qui nous parut de bonne augure. Peut-être était-il possible aux étrangers de passage de passer la nuit là-bas ? Nous pénétrâmes enfin dans l’enceinte du saint lieu.

Les murs imposants se découvraient timidement à chaque pas, dans le brouillard. Impossible de se figurer clairement la configuration des lieux dans cette purée. Sur notre droite, le le bruit clair d’une source qui coulait gentiment, inlassablement. Nous grimpâmes quelques marches jusqu’à la petite fontaine, abritée sous un petit patio, et décidâmes de poser là sacs et guitare pour continuer l’exploration plus à notre aise. De l’autre côté de la cour intérieure brillait une lueur jaunâtre. Nous passâmes un gros chêne entouré de bancs, et atteignîmes une petite fenêtre allongée et embuée. Une fine silhouette vêtue de noir s’affairait derrière. Nous frappâmes à la porte. Une femme mince au sourire bienveillant nous invita à rapidement entrer au chaud, et disposa aussitôt sur la table des tasses pour le thé. Elle sortit également de la confiture, du pain et quelques pommes de terre bouillies. Artyom fit les présentations et les explications, comme à son habitude. Il demanda aussi si nous pouvions passer la nuit ici. Ophélie, car c’est ainsi que s’appelait la cuisinière du monastère, nous dit qu’il lui fallait contacter l’abbé Mikhael, l’homme à la tête du monastère, pour lui demander l’autorisation, et que si nous dormions ici, ce serait probablement sous notre tente. Seulement, l’abbé était injoignable, il nous fallait l’attendre. Nous avons discuté avec Ophélie, qui parlait un peu français, et avec le prêtre Arutyun quand il nous eût rejoint. Il est probablement le seul « moine » à habiter dans un monastère en Arménie. Tout le monde était fort sympathique, il régnait une douce atmosphère de sérénité et de bienveillance mutuelle. Ophélie me fit goûter un mets étrange, une sorte de grosse olive noire au goût suave, enkuis ou popok – ce dernier nom m’amusa beaucoup – qui s’avéra être… une noix ! Elles sont cueillies encore vertes, épluchées puis cuites dans une sorte de sirop, jusqu’à donner cette chose intéressante, pour laquelle mes papilles réclamèrent néanmoins un petit temps d’adaptation.

Alors que nous conversions tranquillement, on frappa à la porte. Trois grands gaillards se tenaient là, et demandèrent si ce lieu était « une sorte de café où l’on pouvait manger ». Ils avaient vu nos sacs-à-dos, de la lumière et Ophélie dans la cuisine, et, on ne sait trop comment, s’étaient imaginés qu’on pouvait trouver des cafés-restaurants dans les monastères arméniens, en plein mois de novembre, quand les touristes sont plus que rares. Non, répondîmes-nous, rien de tel ici. Ophélie les invita néanmoins à entrer pour une tasse de thé, arguant qu’ils étaient peut-être frigorifiés.

L’ambiance changea alors du tout au tout. Les trois individus semblaient tout à fait hors de propos dans la petite pièce tout en longueur, trop étroite pour les six personnes que nous étions maintenant autour de la table. Il y avait là un Italien, un Allemand et un Brésilien. Ils parlaient juste un peu trop fort, se connaissaient depuis trop peu de temps pour que cela fonctionne vraiment. Ils s’étaient rencontrés deux jours auparavant dans leur auberge de jeunesse, et avaient décidé de se partager un taxi depuis Erevan jusqu’au monastère de Tatev. Le chauffeur les attendait d’ailleurs dehors. Une petite troupe étrange ; des touristes, en fait. Pas des voyageurs. Avais-je jamais été comme eux ? Je me sentais si loin de leur monde, de leur manière de voyager, du regard qu’ils pouvaient porter sur tout ce qui les entourait. Je parlais avec eux en anglais, tandis qu’Arytom discutait avec le prêtre et Ophélie. L’histoire de mon voyage en stop depuis l’Autriche les impressionna – mais tous les voyageurs rencontrés en Géorgie étaient aussi auto-stoppeurs. L’Allemand avait l’air curieux, ouvert, et faisait preuve d’un réserve polie plutôt appropriée au contexte. Des trois, c’est celui qui m’avais l’air le plus censé et respectueux des traditions étrangères. Le Brésilien avait des airs d’oiseau tombé du nid. Il était peut-être pour la première fois hors de son pays. Il annonça, tout en jouant avec la confiture, qu’il avait récemment rencontré un Japonais, puis deux Coréens, qui avaient traversé l’Asie à vélo. Il considéra rapidement les deux moyens de transport, et décréta bientôt qu’à son avis, les auto-stoppeurs étaient les plus timbrés. L’Italien, lui, parvint à nous décontenancer encore plus. Il voulut savoir « parce qu’il samplait à la maison », il était un peu DJ, quels étaient les grands noms de la musique arménienne instrumentale. Mais seulement instrumentale, parce qu’il avait déjà entendu des chants arméniens, et sans vouloir vexer personne, ça ne lui plaisait pas, mais alors pas du tout. Sa question était digne d’une recherche internet. Artyom cita Komitas, et Sayat Nova – ce qu’il aurait obtenu en cherchant sur la toile. Le prêtre, amusé et conciliant, sortit son téléphone, qui faisait office de lecteur MP3, et fit jouer des musiques religieuses arméniennes en guise d’exemple. Cela rendit rapidement l’Italien tout chose. Et lui qui expliquait, quelques minutes auparavant, qu’il n’était pas religieux mais avait été tous les dimanches à la messe, sans jamais avoir été très intéressé par tout ça, finit par demander, larmes aux yeux, à ce que l’on arrête la musique parce que cela lui rappelait ses visites à l’Église et faisait remonter en lui des émotions de son enfance.

Cette réaction jeta une sorte de malaise presque palpable et sonna l’heure de leur départ. Dès qu’ils furent partis, l’ambiance s’allégea de nouveau. Le père Mikhael avait appelé, et nous suivîmes le prêtre Arutyun jusqu’à un bâtiment de pierre juste en dehors du monastère, un ancien pressoir transformé en musée dans lequel nous pouvions dormir. C’était mieux que la tente, et nous allâmes même chercher dans une remise, avec le prêtre, deux lits de camp ainsi que des couvertures et duvets supplémentaires : le grand luxe pour cette nuit, encore une fois ! Une fois la préparation de notre logis terminé, nous rejoignîmes Ophélie dans son petit local. Elle avait fini de préparer le repas du soir, il ne nous restait plus qu’à attendre l’arrivée du père Mikhael. En l’attendant, Ophélie, qui avait bien compris mon intérêt pour les nourritures nouvelles, me présenta un nouveau légume, l’ingrédient principal de la soupe aux fumets délicieux qui mijotait sur le feu : l’aveluk. Il s’agit d’une sorte… d’herbe, je n’ai pas d’autre mot pour décrire la chose, tressée et séchée. Je n’ai jamais rien vu de pareil. La tresse sent le foin, lorsqu’elle est sèche. La préparation de la soupe est un processus laborieux, m’expliqua Ophélie. Elle tenait la recette de sa mère, qui l’avait elle-même héritée de sa grand-mère, etc. La soupe contenait, en plus de l’aveluk, des lentilles, du gruau d’orge, ail et oignons, et quelques épices.

Le père Mikhael arrive enfin. Nous le saluâmes, et il alla s’asseoir au bout de la table. Nous attendîmes d’être servis en silence, lui la tête dans les mains, les yeux fermés, et nous, immobiles, n’osant bouger ou parler. Tout de noir vêtu, grand et fort, il était imposant et intimidant avec sa longue barbe noire très fournie. Après un moment, il s’excusa d’une voix douce de n’être pas plus loquace. Il était descendu dans la vallée pour aller visiter les paroissiens de plusieurs villages, et avait dû conduire dans le brouillard maintenant encore plus épais qu’à notre arrivée. Il était épuisé. Quand nous fûmes tous servis, tout le monde se leva, et le père Mikhael bénit notre repas. La soupe était incroyablement nourrissante et délicieuse. Il y avait aussi sur la table une salade de betteraves et de carottes, un mélange de boulgour et champignons et des pommes de terre avec leur peau. Ophélie demanda si nous les mangions aussi avec la peau en France. Je répondis que oui, et qu’on les appelait des pommes de terre « en robe des champs », ce qui arracha un sourire même au père Mikhail exténué. Le reste du repas se déroula en silence. Celui-ci à peine terminé, après une dernière prière, les deux hommes d’Église s’éclipsèrent. Ils étaient déjà en retard pour le service du soir, auquel ils nous avaient invités à assister.

La cloche ne mit pas longtemps à sonner. Nous entrâmes dans l’église, qui nous ne paraissait pas si froide. Très haut de plafond, sombre, les murs gris foncés étaient nus pour la plupart. Timides, nous restâmes debout près de la porte, jusqu’à ce que le père Mikhail nous invite en riant à nous approcher de la balustrade, pour être sur les tapis et avoir moins froid. Il y avait, derrière la balustrade, à gauche et à droite, deux rangées de chaises. Sur les cotés aussi, deux pupitres éclairés par deux petites lampes. Près de celui de gauche, un petit support portait un riche tissu doré et brodé, qui s’avéra plus tard être une grande cape. Sur le devant de l’estrade circulaire contenue par la nef principale, un autre pupitre trônait avec, de part et d’autre deux jeux de hautes bougies dont l’un seulement était allumé. Derrière, sur un autel, une croix de pierre entourée d’autres bougies, et un petit objet métallique en forme de soleil. Derrière, seulement deux icônes. Un grand rideau de velours rouge haut de sept ou huit mètres était tiré sur la droite et permettait de fermer l’estrade. Le père Mikhail disparaissait sous une longue robe noire surmontée d’une capuche pointue. Le prêtre portait une robe bleu clair, avec, au bas de celle-ci ainsi qu’aux manches, de larges empiècements beiges. En haut du dos, un empiècement carré beige lui-aussi, et brodé d’une croix dorée. Jetée sur son épaule gauche, une longue et étroite écharpe rouge également brodée qui avait tendance à glisser. Les deux prêtres passaient d’un pupitre à l’autre, parfois tout deux devant l’estrade, parfois tour à tour. Les litanies se succédaient sans que je n’y comprenne rien. Il n’y avait que nous. Ophélie arriva un peu plus tard, un manteau noir jeté sur ses épaules. Elle se prosterna trois fois devant une croix dissimulée dans l’ombre sur la gauche, puis baisa celle-ci. Elle passa la majeure partie du service à faire de même dans une petite chapelle sur notre droite, dont l’entrée était surmontée de la peinture d’un saint.

La soupe d’aveluk fit des miracles pendant près d’une heure. Mais nous avions, dans notre empressement tout à l’heure, omis de prendre nos manteaux, et la dernière demi-heure fut plutôt glaciale. Nous nous trouvions bien bêtes à chaque fois que nos trois amis se prosternaient ; mais nous répétions les signes de croix avec application. Il me fallut un moment pour me rendre compte que je le faisais à l’envers. En Bulgarie, on m’avait appris qu’il se termine sur le cœur, à gauche. Dans le culte arménien, c’est haut, bas, gauche, droite puis la main à plat sur la poitrine.
Le « Amen » final du père Mikhail sonna haut et fort comme une délivrance, et nous pûmes enfin aller chercher nos manteaux, avant que chacun ne rejoigne ses quartiers pour la nuit.

 Chapitre suivant : viendra un jour!

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