La Voie soyeuse – Chapitre 12

La Voie soyeuse

Tranches d’Arménie

Chapitre 12 – Fruits secs

Chapitre précédent : C’est la Route!

Il pleuvait un peu, à la sortie de Kajaran. Les camions iraniens nous klaxonnaient, et nous demandaient parfois leur route. Pendant une heure, dans le froid, nous avons joué de la guitare et chanté n’importe quoi.

Enfin, un homme assez fort d’une quarantaine d’années s’arrêta, et nous emmena directement jusqu’à Meghri, la dernière bourgade du pays sur notre Voie soyeuse. Une petite ville d’environ cinq mille habitants, aux maisons et petits immeubles éparpillés sur plusieurs niveaux, au milieu d’arbres encore bien feuillus qui arboraient encore joyeusement toute la palette automnale. Une fois le dernier col passé , on descend d’une traite et on change assez drastiquement de climat. A Meghri poussent des fruits que l’on ne trouve pas dans le reste du pays, des grenades et des kakis, notamment. Notre conducteur était policier, ou ex-policier, extrêmement remonté contre son gouvernement. Il venait à Meghri pour y acheter des caisses de ces fameux fruits et les revendre à Erevan, c’était son seul moyen d’arrondir ses fins de mois. Il promit, s’il devait rester en ville, de nous trouver où dormir et de nous inviter pour un cognac – il put apparemment repartir dans la journée, car nous n’entendîmes plus parler de lui.

Artyom n’ayant pas eu très envie de grimper jusqu’à la citadelle, nous nous dirigeâmes directement vers la vieille ville, de l’autre côté du fleuve. Un dédale de petites maisons dont beaucoup sont abandonnées, une abondance de balcons typiques et magnifiques. Un quartier qui sembla de prime abord n’être peuplé que de chats, curieusement. Accoudés à un muret, nous observions, un peu plus bas, sur le balcon d’une maison, de magnifiques et étranges guirlandes oranges qui se balançaient doucement. L’homme qui s’en occupait finit par lever les yeux vers nous, et nous invita aussitôt à le rejoindre.

Les guirlandes oranges étaient des kakis en train de sécher. C’était le moyen de subsistance de la famille, les fruits séchés – et l’eau-de-vie artisanale. Armen nous invita à un prendre un café, avec son ami Mikail. Après avoir disposé les tasses pour le café, il ajouta sur la table des verres à vin. Et puis des verres à cognac, aussi. Dans des assiettes, des fruits frais et secs. Café, vin et armagnac, belle apothéose pour conclure cette aventure ! Parmi les fruits frais, des coings (serkevil) d’une autre sorte que la notre puisque, nature, ils n’avaient pas la moindre amertume.

Notre hôte décida de prendre en charge la fin de l’aventure. Il appela un taxi pour nous emmener jusqu’à la frontière iranienne, à quelque kilomètres de là. Une route longée de tour de gardes et de barbelés, plus grand-chose à voir avec les monastères et les caravanes, mais c’était donc officiel, nous avions parcouru la Voie soyeuse arménienne dans son intégralité. Bonne raison de célébrer, et de se remettre à boire bien sûr – j’étais d’humeur déjà plutôt joyeuse après ce premier café amélioré. Nous visitâmes une petite église en surplomb du vieux quartier, la première église arménienne que je voyais qui ait été couverte de peintures du sol au plafond. Inédit donc, et joli. Armen nous expliqua deux trois choses sur la vieille ville, puis nous amena dans un restaurant. Bonne ripaille et bonne boisson, nous jouâmes même aux cartes. Avant de retourner chez notre hôte, nous allâmes récupérer Küç, qui était en route pour l’Iran et que je n’avais pas vue depuis une dizaine de jour. Elle avait bien cru ne pas arriver à temps, le dernier camionneur qui l’avait prise en stop était plutôt douteux. Heureusement, il retournait en Iran à vide et put grimper les cols sans encombre. Joyeuses retrouvailles, nous retournâmes chez Armen. Sa femme et ses enfants étaient de retour, et la première était déjà aux fourneaux depuis un moment. Il y avait un piano, j’en jouai un peu. Un peu de guitare aussi, tout en parlant. La femme d’Armen nous avait préparé un véritable festin et, comble de joie, ma dernière découverte en date, l’aveluk de Tatev, était aussi du menu, sous une autre forme. La soirée fut douce et joviale, puis chacun se trouva un lit.

Nos nouveaux amis voulaient nous voir rester plus longtemps, pour nous faire une démonstration de distillation de vodka artisanale le lendemain, mais nous déclinâmes. Ils m’invitèrent à revenir pour le nouvel an, ce que je ne fis pas. Mais j’avais la ferme intention de m’arrêter de nouveau chez eux, en route pour l’Iran – ce ne fut pas possible non plus*.

Küç devait partir de son côté vers la frontière et ses barbelés, vers l’Iran, ses beautés et ses tragédies, ses foulards et ses contradictions, son incroyable hospitalité, aussi. Nous, nous devions le lendemain tenter de retourner d’une traite à Erevan.

Chapitre suivant : Epilogue

*cf mon arrivée en Iran

 

 

 

 

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