La Voie soyeuse – Chapitre 2

La Voie soyeuse

Tranches d’Arménie

Chapitre 2 – Jolie Famille

Chapitre précédent : Le Bureau du maire

Les murs avaient été blancs, un jour, et ils étaient presque entièrement nus. Un calendrier, un dessin et une drôle de photo, et c’était tout. La pièce commune était assez grande. En face de la porte, le gros coffre en bois où sont rangés les draps, sur lequel on peut s’asseoir, et qui devient aussi un lit, à l’occasion. A gauche du coffre, le petit poêle à bois, avec dessus une grande marmite pleine, pour avoir de l’eau chaude à disposition. Le long du mur de droite, une sorte de lit qui sert de canapé, et à côté, une petite commode avec des affaires d’écolier. Sur la gauche, une grande table, une plus petite avec une télé et, dans le coin de la pièce, à côté de la porte de la cuisine, une machine à laver. Un de ces modèles peu pratique dont j’avais fait l’expérience à Erevan, où il faut passer soi-même les vêtements d’un compartiment à l’autre, du lavage à l’essorage ; mais bon, ça va toujours plus vite qu’à la main.

Quelques dix minutes plus tôt, nous étions sur le bord de la route, à la sortie du petit village, sous un lampadaire « Orange ». Sa lumière est blanche, mais il y a un gros cube à l’enseigne de la marque française. Apparemment, Orange a sponsorisé tous les éclairages publics d’Arménie*, car on retrouve ces lampadaires au cube dans toutes les villes et villages de taille raisonnable. Ils s’éteignent à minuit.

Les espoirs d’Artyom pour nous faire héberger chez des locaux avaient été jusquelà sèchement déçus, pour ce premier soir de notre aventure. Nous avions mis au point un plan, au cas où : faire du stop, demander au chauffeur conciliant de nous déposer au prochain gros croisement, là où, un peu plus tôt ce jour-là, nous avions brièvement discuté avec un fermier qui gardait ses vaches. Nous voulions lui demander si nous pouvions planter notre tente sur son terrain. C’était parfait, nous avions une solution raisonnable, au cas où personne ne nous offrirait l’hospitalité. Et puis, au pire, en l’absence de véhicule pour nous mener au croisement, se trouvait de l’autre côté de la rue un petit verger où nous pouvions aussi camper. A peine cette stratégie mise au point, Mher s’arrêta. Sur le siège passager, son fils de huit ans. Artyom lui expliqua le croisement, le fermier, et Mher nous offrit aussitôt de loger chez lui pour cette nuit. « Mais nous venons d’emménager, prévint-il, la maison n’est pas en très bon état. »

Nous étions huit dans la pièce commune aux murs plus très blancs, quatre adultes et quatre enfants. Ashtot et Aren, huit et quatre ans, les enfants de Mher (trente-et-un ans) et Manushak (de deux ans plus jeune que son mari) ; et puis Mariam et Artur, huit et douze ans, probablement nièce et neveu vivant à côté, m’indique Artyom car« Ça se passe souvent comme ça en Arménie. »

Manushak avait l’air, elle aussi, véritablement heureuse de nous accueillir. Elle avait les dents gâtées, mais un sourire des plus sincères qui faisait littéralement chaud au cœur. De toute la soirée, elle n’arrêta pas : les bains des enfants, dans la bassine près du poêle, après la coupe de cheveux infligée par son mari aux trois garçons, un coup de serpillière sur le plancher (un vrai plancher fait de planches, pour les trois-quarts de la pièce, du béton nu pour le reste), la préparation de nos lits, du repas, après qu’ils nous ont eu demandé à quand remontait notre dernier en-cas… Difficile de se proposer pour aider quand on ne connaît pas la langue, et qu’on ne sait pas comment les choses fonctionnent. J’ai bien offert mes talents à la cuisine, mais ma proposition a été catégoriquement refusée. Mon rôle, en tant qu’invitée, était clair : rester à table, boire du thé et grignoter. Alors, tandis qu’Artyom conversait avec Mher, j’ai déballé mes trésors pour les enfants. La petite guitare, d’abord. Cette fois, j’ai réussi à faire jouer Artyom, puis j’ai moi aussi poussé la chansonnette. Tout le monde a écouté, fasciné, ces langues inconnues – Artyom chante de la folk américaine – et nous avons eu droit à des tonnerres d’applaudissements. Les enfants essayèrent la guitare, j’ai tenté de leur apprendre des accords. Puis, j’ai sorti la trompette. Chacun essaya de souffler dedans, sauf Mariam, trop timide. Mher aussi est musicien, il joue de la clarinette. Malheureusement, il n’avait pas l’air de vouloir nous en faire profiter ce soir-là.

Après sa coupe de cheveux, Aren, le plus jeune, passa une demi-heure à traverser la pièce en courant, de la télé au canapé, du canapé à la télé. Manifestement, il avait l’habitude, car ce faisant, il passait juste à côté du poêle brûlant, sans jamais le toucher. Il dérangeait juste le gros chat qui aurait bien voulu se chauffer les poils en paix. Je me suis amusée à attraper Aren au vol lorsqu’il passait devant, et à faire semblant de le relâcher, ça le faisait rigoler. Je lui ai parlés en français aussi, et il y a eu ce moment étonnant où il a compris exactement ce que je lui demandais de faire et a docilement obéi. La gestuelle aida, sans doute, mais pas seulement. Il y a aussi, quand on utilise sa première langue, toute une palette d’intonations qui sont plus faciles à manier et qui participent au sens. Le reste de la compagnie fut tout aussi étonné que moi ! Puis me vint l’idée, pour inclure les plus grands, de sortir mon cahier et de leur donner des crayons. Cette activité dessin fonctionna à merveille. Artur était autant intéressé par cela qu’avant par la guitare. Ashot se révela très doué et Mariam, qui n’attendait que l’opportunité adéquate pour sortir de sa coquille, très appliquée. Ne restait plus qu’à inclure le plus petit, qui avait l’air fatigué de sa course infernale de tout à l’heure. Je l’ai pris sur mes genoux, pour qu’il puisse regarder, et il finit par s’y endormir. Avant de l’enlever de mes bras pour le mettre au lit, le père appela Manushak  « Regarde où il s’est endormi ! ».

Il nous expliqua un peu plus tard , une fois les neveux partis et les deux enfants couchés, que son petit coquin de garçon est en réalité très timide, qu’il n’accorde que difficilement sa confiance à des inconnus, et que ce genre de chose n’arrive pour ainsi dire jamais, d’où son étonnement sur le moment. On a alors levé nos verres aux enfants, et Mher nous souhaita d’en avoir nous-même rapidement, car c’est la plus belle chose au monde et, malgré les difficultés de la vie, ses enfants le rendent heureux chaque jour. Quand vint mon tour de porter un toast, ou peut-être était-ce déjà mon deuxième toast, le premier ayant probablement été dédié à l’incroyable hospitalité de nos hôtes, je choisis de lever mon verre à Manushak, pour tout ce qu’elle avait fait pour nous durant la soirée, sans s’asseoir une minute. A elle, et à la nourriture si simple mais si délicieuse qu’elle venait de confectionner pour nous (des pommes de terres sautées avec quelques échalotes, absolument divines) ! C’est lorsqu’on sait préparer quelque chose de bon avec seulement quelques ingrédients de base que l’on sait vraiment cuisiner, ajoutai-je pour conclure mon toast. Manushak souriait, un peu gênée de tant d’attention, et Mher décida de prendre la parole avant que nous ne puissions vider nos verres de ce vin jaune maison encore un peu jeune : « C’est vrai, j’ai été invité à des réceptions somptueuses où les tables étaient couvertes de mets riches et compliqués, mais je n’ai rien pu manger, car il manquait quelque chose ; tous ces plats n’avaient pas d’âme… »

Nous discutâmes ainsi encore un peu, puis vint l’heure d’aller se coucher. Manushak me proposa de tremper mes pieds dans la bassine, puisqu’il restait un peu d’eau chaude ; moment fort apprécié, qui fera office d’ablutions. Un passage aux toilettes, dans la cabane rafistolée au milieu du jardin, puis à la salle d’eau derrière la cuisine, pour me laver les mains et me brosser les dents. Elle contenait le seul robinet de la maison, et beaucoup de bassines et bidons. Il était déjà tard. L’eau est coupée la nuit, pour permettre de remplir le réservoir ; c’est donc dans l’un des bidons que j’ai puisé pour me rincer les dents et la figure. Une autre bassine, vidée dehors de temps à autre, recueille les eaux de vaisselle et de lavage.

On n’eut pas froid cette nuit-là, près du poêle. Nous nous sommes endormis le cœur léger, hébergé par cette si jolie famille, forte de bonheur et de simplicité. Décidément, notre soyeuse aventure débutait bien.

Chapitre suivant : Café à l’arménienne

* plus tard dans un quartier d’Erevan où je n’étais pas encore allée, j’ai vu d’autres sponsors pour l’éclairage public : les marques de vêtements Gap et Zara…

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