La Voie soyeuse – Chapitre 4

La Voie soyeuse

Tranches d’Arménie

Chapitre 4 – Le prêtre

 Chapitre précédent : Café à l’arménienne

L’ « idée » d’Artyom (les voyageurs aguerris évitent soigneusement l’utilisation du mot « programme ») pour nous ce jour-là comprenait la visite de non moins de quatre monastères. Projet ambitieux s’il en est, lorsqu’on sait les aléas des voyages en stop. A la porte du deuxième monastère, encore plus spectaculaire que le premier, le père Asbed nous accueillit. « «  Asbed » indique qu’il est de la diaspora, m’expliqua plus tard Artyom, car en ouest-arménien (la langue des arméniens de la diaspora), les voisées deviennent non-voisées et inversement*. Son nom en Arménien de l’est aurait été « Aspet ». » Et le père Asbed m’expliqua lui-même qu’en français, cela se traduirait par « père Chevalier ». Nous lui avons brièvement fait état de qui nous étions, et de ce qui nous amenait là, puis avons commencé à explorer le terrain du monastère. Quelques minutes plus tard seulement, nous avons recroisé l’homme d’Église, qui nous a alors invité à prendre le café chez lui. Comme ce n’était que le deuxième ce jour-là, nous avons accepté de bon cœur.

Le jardin du presbytère était splendide. Un grand fouillis de fleurs déjà un peu fanées mais pleines de couleurs, des roses au parfum encore délicieux, des abeilles un peu partout, et un petit kiosque avec une table et des bancs, caressés des doux rayons du soleil d’automne. « Préférez-vous dedans, ou dehors ? » nous interrogea le prêtre depuis la cuisine. La réponse allait de soi.

Le père Asbed est un prêtre arménien, c’est-à-dire qu’il prêche pour l’Eglise arménienne. Ce n’est ni une église catholique, ni vraiment une église orthodoxe, elle fait partie des Églises d’Orient, et c’est un culte à part. Selon la version légèrement romancé d’Artyom, en 451 et 533 après Jésus-Christ, les chefs religieux arméniens étaient tout occupés à soutenir le moral des troupes tandis que le pays luttait contre l’envahisseur. Ils avaient plus d’autorité et d’influence que le roi, leur présence était donc primordiale, et ils ont, à cause de cela, raté deux Conciles importants, durant lesquels des changements majeurs ont été décidés pour la Chrétienté. Les représentants de l’Église arménienne n’ayant pas été mis au courant de ces changements, elle a continué à observer le culte de la même façon*. C’est donc une très vieille Église si l’on peut dire, aux rites très anciens. Elle est en ce sens, à rapprocher des coptes d’Égypte (cependant, leurs doctrines diffèrent), il s’agit sûrement d’une forme de culte semblable à celui des premiers chrétiens. Une des différences majeures est qu’ils adorent la Croix elle-même, plus que le Christ. Cette Croix est sculptée dans de gros blocs de pierre, magnifiquement ornementé, et ressemble souvent à un arbre, assimilant ainsi un symbole païen synonyme de vie. À cause du génocide arménien perpétré au début du XXème siècle, il y a maintenant une diaspora arménienne un peu partout dans le monde, et, l’Eglise arménienne étant à part, il faut des prêtres pour ces communautés. Le père Asbed est l’un d’entre eux.

Lui-même arménien de la diaspora, le père Asbed est né au Liban, et est parti plus tard étudier à Jérusalem. Il a travaillé pendant plus de vingt ans aux Etats-Unis, principalement autour de Los Angeles, puis quatre ans à Las Vegas. Il n’était pas mécontent de partir « tout est tentation là-bas, ce n’est pas l’endroit le plus facile à vivre pour un prêtre qui observe le célibat ! ». Lors de son premier service à Las Vegas, son public était de composé de douze personnes, les cinq choristes et l’organiste inclus. C’est dire l’assiduité des fidèles arméniens dans la cité du vice … Il a donc, en prêtre dévoué à sa cause, commencé à recruter activement visitant visité les échoppes, les familles, rappellant l’importance de la religion etc. Assez rapidement, il y eu en moyenne soixante-cinq fidèles par service. Et pour les grandes occasions, comme Noël (le 6 janvier dans le culte arménien), il y avait, la première année, 150 personnes, et la quatrième, plus de 700 ! Et c’était pareil dans ses églises de la cité des Anges. Il est parfois retourné dans ses anciennes paroisses voir comment le prêtre suivant s’en sortait ;il y a souvent de nouveau beaucoup moins de fidèles. Une fois, à Los Angeles je crois, ses anciens paroissiens lui ont expliqué qu’ils n’aimaient pas le nouveau prêtre parce qu’il avait mauvais tempérament, qu’il s’énervait tout seul lors de ses sermons. Il est allé parler au prêtre en question, lequel se défendait d’un simple « mais c’est mon caractère ». Le père Asbed s’est bien sûr fait un devoir de lui rappeler ses obligations d’homme d’Église, de lui faire reconnaître que c’était à lui de faire de son mieux pour adoucir son humeur afin de devenir un exemple pour les brebis egarée arrivées jusqu’à lui.

Le père Asbed nous racontait ses expériences américaines avec une pointe de profonde tristesse, sous le pétillant de ses yeux. Il sait très bien que si le nombre de fidèles augmente à chaque fois qu’il arrive quelque part, c’est pour le personnage qu’il est, et que, malgré ses efforts, ce n’est pas vraiment pour son Dieu que viennent les gens. Il est triste, aussi, de voir la vie que menait son public outre-atlantique : on en est maintenant aux arméniens de troisième génération, ils n’ont aucune foi, ce sont des adolescents aussi pourris gâtés que leurs compatriotes américains ; ils ont tout et tout vu, ne considèrent pas que des vieux comme le père Asbed aient quelque chose à leur apprendre. Et puis, lui, il ne se plie pas aux oligarchies locales. Il envoyait balader les riches qui espéraient un traitement de faveur, grâce à l’argent donné à l’église. Il cherche juste, en toutes circonstances, à ramener ses ouailles au bercail.

« Tiens, mange » me disait-il en me tendant régulièrement des quartiers de pomme épluchés par ses soins. « Ce sont de bonnes pommes, apportées de Yerevan par des pèlerins. Elles ne sont pas gâtées par la grêle, comme celles que les gens du village m’offrent ici… »« Tenez, père Asbed, des pommes pour vous, disent-ils » « Tu parles !… » Il nous a aussi raconté comment ses voisins, dès qu’il s’absente, viennent ramasser les noix tombées de son côté du grillage. Et comment, si finalement ils en ont en en trop, ils viennent lui offrir les moins belles, tout sourire. Comment les gens du village l’invitent à leur table de fête. Comment ils commencent à manger alors qu’il n’a même pas béni la table, comment il doit les rappeler à l’ordre, toujours, en matière de religion. Et comment, au final, lorsqu’ils le présentent à quelqu’un, ils affirment « Voici le père Asbed, un bon camarade, il boit bien et mange bien avec nous! ». « C’est tout ce qu’ils ont à dire sur moi ? » me demanda-t-il offusqué ? « Rien d’autre ? Rien sur mes sermons ? Si je tout ce que je voulais était boire, je n’aurais pas besoin d’aller partager leur table : j’ai des bouteilles à la maison ! On m’a raconté comment ça se passait avant moi ici : dix minutes pour un baptême, quinze pour un mariage, emballé, c’est pesé ! Moi je fais les choses correctement, je prends le temps, pour que ça ait du sens. » On le sent vraiment triste à la vue de la direction que prennent les choses et le cœur des gens, dans ce bas-monde.

Nous sommes retournés avec lui vers le monastère, pour enfin admirer les croix de pierre (khachkar) et les bâtiments. Ils nous a ouvert la tour du beffroi, nous a laissé grimper jusqu’en haut. Les marches de pierre étaient hautes, et il n’y avait pas de parapet. Alors que je m’en inquiétais un peu avant de monter, il me lança en riant « Mais non, fais juste attention ! Don’t worry… Be happy, ajouta-t-il ! » Décidément un prêtre surprenant ! Lui-même se révéla particulièrement leste, il descendit les marches en courant. Il le fait au moins une fois par jour, vers cinq heures, pour aller sonner la cloche qui annonce le service. Je lui demandai s’il y avait beaucoup de fidèles, ici. « Non, la plupart du temps, aucun ! Tout au plus quelques touristes, l’été. » Est-ce qu’il dit la messe même s’il n’y a personne ? « Mais bien sûr ! Ne serait-ce que pour moi-même. Et puis, il faut garder le rythme ! »

Nous avons visité le monastère, vraiment splendide dans son petit écrin tout vert, moelleux et doré, sur un plateau, perché dans la montagne et nous sommes enfin redescendus vers la vallée, repensant aux paroles du père Asbed. Par beaucoup d’aspects il m’a rappelé mon grand-oncle Jean, prêtre catholique, qui a lui aussi beaucoup d’histoires à raconter et une perspicacité certaine sur tout ce qui a trait au cœur des hommes…

Chapitre suivant : Abandonnée

* une consonne voisée (ou sonore) requiert l’utilisation des cordes vocales (par exemple [b], [d], [g] ou [z]), à la différence d’une consonne non-voisée (ou sourde -par exemple, [p], [t], [k] ou [s])

** le concil auquel le clergé arménien ne put assister était celui d’Ephèse. Pour le reste, le coeur du problème réside dans les notions de monophysitisme et de miaphysitisme, qui furent discutées principalement aux concils de Chalcédoine (451) et au second concil de Dvin (553)  ; si vous voulez en savoir plus sur la signification de ces termes barbares, je vous laisse chercher vous-même. Moi, je préfère la version d’Artyom !

 

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