La Voie soyeuse – Chapitre 5

La Voie soyeuse

Tranches d’Arménie

Chapitre 5 – Abandonnée

Chapitre précédent :  Le prêtre

« Si, si, ça va aller… » Artyom n’avait pas l’air rassuré dans le vieux téléphérique soviétique qui nous promenait jusque sur les hauteurs d’Alaverdi. Moi non plus, au fond, je ne faisais pas cent pour cent confiance à cette vieille machinerie, mais je tâchais de faire bonne figure : je m’étais moquée du froussard un peu plus tôt, et j’avais insisté pour monter dans l’engin. Le surplomb nous découvrit, juste derrière la ville, un énorme complexe métallurgique abandonné, de toute évidence remontant à l’époque de l’U.R.S.S., ainsi que des coupes franches dans le flanc de la montagne. La cabine arriva en silence jusqu’à la plateforme supérieure. Il fallait nous hâter, nous n’avions plus longtemps de jour devant nous.

Alaverdi. Un nom qui sonne italien. Beaucoup de maisons vides aux vitres brisées, une fois les vieux blocs d’immeubles couverts de petites briques roses typiquement arméniennes dépassés. Et puis, caché derrière tout ça au bout de la ville, un autre monastère, plus petit, le troisième ce jour-là. Il était en rénovation. « On aurait pu s’épargner celui-là, en fait, le prochain était plus important… » Un tour rapide, et avons commencé à redescendre, traversant cette ville étrange qui semble avoir perdu sa raison d’être, avec l’arrêt de son industrie. Les reconversions réussies ne sont pas légion en Arménie. Nous avons pris la route cette fois pour retourner dans la vallée. Quelques kilomètres de virages, et nous étions de nouveau au bord de la chaussée, non loin du téléphérique de tout à l’heure.

Une voiture s’arrêta, et nous déposa là où sa route commençait à grimper en serpentant, mais la nôtre continuait tout droit. Au croisement, trois policiers nous firent signe de nous approcher : quelqu’un courait vers nous sur le bas-côté ! Je regardai, perplexe, Arytom, reconnaissant l’énergumène aux dread-locks, sauter de joie et traverser la chaussée en courant pour une brève et intense accolade fraternelle. Il s’agissait de Sylvain, un ami d’Artyom, en route, en stop, pour la frontière géorgienne. Il faisait ce que l’on appelle entre nous un « visa run », une course au visa (le sien expirait le soir même). Il suffit de sortir du territoire à temps, et l’on peut rentrer de nouveau, aussitôt, ou parfois après avoir attendu les trois mois réglementaires, selon la législation du pays. Sylvain avait aperçu Artyom sur le bord de la route, avait fait arrêter son chauffeur pour pouvoir lui donner cette embrassade, et avait derechef repris sa route. Petit moment intense et irréel où tous les hasards s’accordent pour vous offrir un sourire de plus, et qui envoya Artyom sur orbite.

Ce fut un camion rempli de pommes de terre qui nous déposa à Kobayr, le village du dernier monastère ce jour-là. Il faisait déjà noir, nous ne le verrions que le lendemain. « Village » est un bien grand mot pour désigner Kobayr, cependant. Un hameau étagé en léger surplomb de la route, tout au plus. A peine quelques lumières. Nous empruntâmes un petit chemin caillouteux qui grimpait en trébuchant jusqu’à une chaumière éclairée. Un chien aboyait à droite, sur un ton qui ne me rassurait guère. Artyom m’envoya frapper à la porte ; il ne voulait pas, de sa longue barbe noire, effrayer la grand-mère entr’aperçue derrière un rideau. « Barev dzez ! » assénai-je avec déjà plus d’assurance que la veille lorsque la porte s’ouvrit doucement. Artyom prit le relais, et expliqua notre situation. La vieille nous invita bientôt à entrer. Un café ? Mais avec plaisir ! Le fils de la vieille dame arriva, puis sa belle-fille. Je sortis un carnet pour prendre quelques notes, tandis qu’Artyom gribouillait déjà. « Vous allez raconter la même chose, juste dans deux langues différentes » fit remarquer la grand-mère.

Nous avons pris des photos, admiré le grand tapis au mur, derrière le canapé : tissé par la grand-mère elle-même ! On reprit une photo, avec le tapis entier dans le cadre, cette fois. Artyom, comme d’habitude, ne me traduisait pas grand-chose en direct. Soudain, il fallut lever le camp. Une histoire de clefs, de maison où nous pourrions rester. Nous avons suivi Zaven, le fils de la vieille dans les ruelles étroites jusqu’à… une maison abandonnée ! Mon rêve ! Il n’y avait bien sûr ni eau ni électricité, mais Zaven avait apporté un pichet plein et un gobelet prêtés par la grand-mère, et nous donna aussi une poignée de fins cierges d’église. La maison appartenait à des amis à eux, partis, comme beaucoup, pour la Russie à la recherche d’une vie meilleure. Il y avait, sur la table, des allumettes ; deux lits côte à côte dans la pièce principale, et même des lits avec des draps froids et humides dans une autre pièce. Une chambre avec un berceau. La cuisine, des bouteilles de vodka, toutes vides. Nous avons choisi la pièce principale pour y éparpiller quelques cierges. Les deux lits, nos duvets, impeccable. Artyom entreprit de fermer les deux fenêtres : on allait dormir dans les courants d’air.

Tout fut parfait dans le tableau de la maison abandonnée. J’avais déjà souvent vu, en Arménie, des photos d’ancêtres posés dans le salon. Mais le portrait en noir et blanc d’une femme maintenant décédée, dans un cadre sur le buffet prenait tout à coup, dans la lumière vacillante et le froid silence des murs depuis longtemps délaissés, une dimension légèrement plus effrayante. Et puis, alors que nous étions installés à la table à raturer nos carnets à la lueur des cierges, la porte d’un petit cabinet derrière nous s’ouvrit d’elle-même en grinçant, fichant une sacré frousse à Artyom ! Il semblait pourtant se fondre à merveille dans cet environnement inquiétant, penché sur ses écrits, son visage entièrement (dissimulé dans l’ombre de sa grande capuche…

Il n’a certes pas fait très chaud, mais probablement plus que dehors, et nous avons bien dormi, finalement. Au matin, nous avons découvert que, même de jour, le salon était assez sombre, à cause de gros arbres trop proches des petites fenêtres. Sous nos duvets, des crottes de souris. Au mur, un dessin enfantin de la Vierge Marie. Nous avons un peu fouillé dans les placards. Pas grand-chose d’intéressant et pas grand-chose tout court à part un tas de vielles photos. Des photos en noirs et blancs, celle d’un cadavre sur son lit de mort. Décidément ! Nous avons vite refermé le placard. Un dernier petit tour dans les autres pièces, de jour cette fois, et nous avons quitté la maison, occupée pour une nuit seulement, en remerciant la femme du portrait pour son hospitalité.

Nous sommes retournés chez la vieille. Elle était occupée à emballer une casserole dans un manteau pour la poser près du poêle. « Pour faire du fromage », expliqua-t-elle. Le processus est simple, assez similaire à celui qu’utilise mon père. Du lait, de la présure, et quand c’est pris, le tout dans une passoire en plastique qui servira de moule. Le fromage obtenu sera conservé dans la saumure, ce qui le salera au passage. C’est tout. « On est obligés de travailler si l’on veut manger, poursuivi la vieille. On a bien des retraites, mais elles sont si maigres qu’elles couvrent à peine le gaz et l’électricité. Alors je fais du fromage, pour le vendre au marché et acheter à manger ». Je suis sûre qu’ils ont un jardin aussi, l’été, pour les légumes.

Un café, de nouveau, quelques noix, et nous grimpâmes jusqu’à l’église, juste au-dessus du village, en suivant Zaven qui ouvrait la voie, tronçonneuse sur l’épaule. Il nous montra quelques particularités de l’église, qu’il était en train de rénover avec deux ouvriers – il était aussi en charge des rénovations du dernier monastère de la veille; la chapelle ; la caverne, plus haut, inaccessible, et dans laquelle il y a une église aussi grande que celle dans laquelle nous nous trouvions ; puis il nous dit au revoir et continua à grimper en zigzaguant, pour aller faire du bois plus haut dans la montagne. Nous avons exploré, admiré la gorge à nos pieds, la rivière, les couleurs de l’automne et le calme environnant.

En reprenant nos sacs chez vieille, je lui donnai le gros pot de confiture de Manushak. Elle eut l’air content. Au moment de partir, elle nous dit de toutes ses rides, avec les yeux brillants, qu’elle avait été très touchée par notre visite et qu’elle ne nous oublierais jamais. Nous non plus, chère petite grand-mère, nous non plus. Moi non plus.

 Chapitre suivant : Champignons à la russe

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