La Voie soyeuse – Chapitre 6

La Voie soyeuse

Tranches d’Arménie

Chapitre 6 – Champignons à la russe

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La femme avait les joues rouges et les cheveux couverts d’un fichu. L’homme portait une longue barbe poivre et sel, et les cheveux à la même mode. Ils gesticulaient tous deux en russe en répondant à la question d’Artyom, et haussaient même un peu le ton. Nous étions près du village russe de Filietovo, et avant de descendre jusqu’à la rue principale, mon compère de journaliste avait voulu tâter le terrain. Il s’avéra bientôt que les cris de nos interlocuteurs étaient des cris d’hospitalité.

« Mais pas du tout ! Nous ne sommes pas du tout une communauté fermée! En été, on laisse souvent les touristes qui le demandent camper sur nos terres. Et même les journalistes, on les accueille à bras ouverts. Ils vivent avec nous quelques jours et puis regardez après ce qu’ils racontent, qu’on est une communauté recluse qui n’accepte personne de l’extérieur ! Non non, pas de problème, baladez-vous dans la rue principale, et si on ne vous propose pas spontanément l’hospitalité, frappez à n’importe quelle porte et vous trouverez quelque part où dormir ! Nous, on vous accueillerait bien mais la maison est vraiment pleine en ce moment. Il y a plein de petits vieux qui habitent seuls maintenant, ils ont des pièces entières vides ! »

Alors que nous descendions le chemin de boue – encore un, c’est la saison – vers le village, Artyom me traduisit la conversation qui venait d’avoir lieu, et corrigea logiquement les directives. « Bon, cette fois, nous sommes écrivains, pas journalistes. Ne prononce même pas ce mot, ou ca va nous attirer des ennuis ! »

Nous marchions lentement dans la rue principale, dans les dernières lueurs du jour. Le village n’était de toute façon qu’une large rue principale, en bas de la vallée. Perpendiculaires à la rue, en enfilade, des lopins de terre tout en long. A chaque fois, une maison, et un terrain qui s’étend jusqu’au pied des montagnes toutes proches et déjà enneigées. A notre gauche, derrière les habitations, les champs remontent vers la route que nous venons de quitter. C’était la saison des choux. Sur les compteurs électriques, un chou posé indiquait ici et là que toute la production n’était pas encore écoulée. Devant nous, des arméniens étaient en train de charger une lada, c’est-à-dire de remplir le moindre interstice d’un chou plus gros qu’un ballon de basket, du sol au plafond et jusque sous les pieds du passager. « Est-ce qu’ils vont les revendre au marché ou en ville ? »  interrogeai-je Arytom. « Non, je ne crois pas, ils vont en faire des conserves,pour leur consommation personnelle. » J’étais impressionnée par la quantité embarquée.

Filietovo est un village Moloques. Les Moloques (ou Molokanes) forment une sorte de secte chrétienne. Chassés de Russie à l’époque tsariste, ils se sont établis en divers endroit du monde en petits villages paysans, et ont conservé un mode de vie rural et simple, proche de la nature, ainsi que leur langue, leur religion et leurs traditions. On trouve beaucoup de village moloques en Ukraine, mais aussi en Arménie, au Canada, aux États-Unis. Les hommes ne rasent pas leur barbe. Dans ces communautés, l’endogamie est de mise, c’est-à-dire que traditionnellement, on n’est pas supposé se marier avec quelqu’un de l’extérieur – sauf cas de conversion.

Partout, des gamins couraient, en bottes. Des mèches blondes s’échappaient de sous leurs bonnets, ils avaient les yeux clairs et le teint hâlé de la vie au grand air. Les premiers contacts furent infructueux. Nous avons abordés des femmes, mais Artyom n’était pas certain que dans leur culte et leur style de vie, il leur ait été permis de parler aux étrangers de sexe masculin. Ne parlant pas russe, je ne lui étais pas d’une grande aide. Les femmes répondirent, un peu suspicieuses, à nos salutations, sans nous inviter ou montrer trop d’intérêt. Nous avons commencé à aborder directement les personnes que nous croisions en demandant si elles savaient où nous pouvions dormir. L’une d’entre elles mentionna le toit du foyer culturel. Par le froid qu’il commençait à faire, maintenant que le soleil était couché, cela nous sembla une solution de dernier recours uniquement.

Nous avons continué notre route. Incertains de notre devenir ce soir-là, et comme nous avions faim, nous sommes entrés dans une échoppe pour acheter quelques victuailles. Du pain notamment, quelques biscuits, et il nous restait de la confiture de Manushak. Nous aurions bien voulu du fromage, mais ce n’était pas possible : comme chaque famille en produit pour en vendre et pour sa propre consommation, il n’y en avait pas dans la boutique. Mais si on en demandait en frappant chez n’importe qui, on allait nous en vendre, nous assura-t-on.

Nous continuâmes à avancer lentement dans la rue principale. A notre droite, un petit bâtiment d’allure tout à fait normale, vers lequel semblaient se diriger beaucoup de gens, en habits d’apparat. Les femmes, avec de beaux surjupons de dentelle blanche, et leurs plus beaux foulards sur la tête ; les hommes, dans des costumes trois-pièces, leur longue barbe arborée fièrement. Nous avons supposé qu’il s’agissait du service du soir, dans le bâtiment qui sert d’église. Et comme Artyom savait de ses recherches que leur culte interdisait la présence de non-membres lors des cérémonies religieuses, nous n’avons pas cherché à en savoir plus. Aux abords de l’église informelle, nous avons de nouveau demandé à un homme qui s’y dirigeait s’il savait chez qui nous pouvions acheter du fromage, et peut-être dormir. Il nous indiqua la maison d’un vieil homme qui vivait seul, et il fut aussi le premier à nous offrir de dormir chez lui. La pièce était à l’étage, n’était pas chauffée, mais il y avait des lits, nous a-t-il expliqué. Seulement, il nous fallait patienter deux heures jusqu’à son retour de l’office. Il a expliqué où trouver sa maison, mais Artyom ne m’a pas traduit les indications de suite, et de fait, s’est emmêlé les pinceaux. Nous avions donc un endroit où dormir… seulement si nous étions capables de retrouver la maison, ou l’homme ! Et deux heures, dans ce froid, cela ne nous réjouissait guère ; mais c’était toujours mieux que rien.

Nous avons continué à marcher. Arytom s’arrêta pour demander où trouver du fromage à un homme à la barbe assez longue, mais encore blonde, et dont les yeux étincelaient malgré l’obscurité. Il poussait une mobylette à laquelle était accroché une sorte de side-car, manifestement de sa fabrication, et dans lequel étaient accroupies deux petites filles toutes blondes elles aussi. « Conduit les étrangers jusqu’à la maison, et dit à Mère de leur donner du fromage » ordonna l’homme à la plus âgée des deux fillettes après une courte conversation avec Artyom.
Nous suivîmes la gamine dans la nuit. Nous quittâmes bientôt la rue principale pour nous engager sur un chemin plus rocailleux qui grimpait, ardu et très casse-gueule, surtout avec nos sacs-à-dos. Surtout garder à [garder la gauche ou regarder à gauche] gauche, pour éviter ces trois personnes qui descendent, à peine discernables dans la pénombre. Un autre groupe… ah non, c’est une génisse ! Et une deuxième ! Nous sommes finalement arrivés, tout pantelants et, par miracle, sans être tombés, en haut de la côte où nous attendait déjà une grande et forte femme, torche à la main.

Nous étions déjà installés dans la cuisine, une tasse de thé devant nous, quand Sasha, tout essoufflé, ouvrit brusquement la porte pour dire à sa femme « Donne-leur à boire, à manger, du fromage, et ne leur demande pas d’argent ! ». Il était manifestement revenu en courant pour lui transmettre cette information capitale, et disparut aussitôt. Nous commençâmes à discuter avec Tania. Elle était souriante, affable. Quand Sasha revint avec les deux têtes blondes, une petite demi-heure plus tard, l’ambiance changea. Moins de sourires, plus aucune intervention de la part de sa femme. Sasha était manifestement un patriarche à l’ancienne. Lorsqu’il est là, c’est lui qui parle, les autres se taisent…

Tania déposait en continu de nouveaux aliments sur la table. Le fromage, qui nous avait fait atterrir chez eux, mais aussi du pain, du miel, de rustiques carottes râpées au poivre, de la confiture, et un peu plus tard des champignons incroyablement bons, cueillis dans la forêt et conservés dans une marinade légère et sans vinaigre, ainsi qu’une soupe de pommes de terre du même acabit, juste aromatisée de quelques brins d’aneth et de fines épices. Artyom était plongé dans des discussions philosophiques avec Sasha. Ce dernier expliquait son style de vie, insistant lourdement sur l’idée de « prostota », « simplicité » en russe. L’homme est de nature mauvais, il faut s’efforcer de ne faire que le bien, c’est ce qu’il essayait de faire tous les jours, en vivant simplement, en partageant amour et bonté. Ça parlait religion, bouddhisme. Il racontait avoir vécu entouré de musulmans à une époque, s’être sentit en harmonie avec eux, proche de leur façon de voir la vie. Je demandai, à un moment, si la musique avait une part dans leur culte. Il répondit évasivement qu’ils avaient une sorte de musique, oui, mais qu’elle n’était pas accessible à l’oreille non initiée, que je n’en verrais pas la beauté.

Pendant qu’Artyom recueillait le point de vue de Sasha, j’entrai en contact, comme la veille, avec les enfants de la maison. Les deux petites étaient très exaltées de recevoir de la visite de l’extérieur. Ça souriait timidement, ça ricanait, ça cherchait votre attention. La plus jeune, avec ses taches de rousseur et son regard espiègle, avait l’air d’avoir un caractère bien trempé, un petit démon en dormance. Elle manipulait sans aucune appréhension la grosse bouilloire pleine d’eau brûlante pour se resservir du thé,. Elle le versait de la tasse à la soucoupe, pour le refroidir, avant de le boire. J’écoutais la plus âgée des deux fillettes me raconter sa vie scolaire en russe, cahier d’écolière à l’appui. Dans un livre de lecture, en russe lui aussi, je reconnus avec nostalgie une courte histoire de Tolstoï que me lisait mon papa, et qui me faisait pleurer, « Le lion et le petit chien ». Et puis, on me donna des albums photos. J’observai les clichés des années quatre-vingt-dix. Sasha en blouson de cuir. Sa femme, tête nue et en robe courte, dans un champ de fleurs. Un bébé dans une bassine : la plus âgée des deux gamines. Je demandai tout bas à Artyom s’il pensait qu’on pourrait prendre des photos ce soir-là. Il me dit d’attendre un peu, et que ça ne devrait pas poser de problème, vu l’album que j’avais entre les mains.

Lorsqu’un moment opportun se présenta, je demandai, par l’intermédiaire d’Artyom, l’autorisation de prendre quelques clichés. Sasha me transperça de ses yeux clairs, avec un air de défi.
« Et pourquoi veux-tu prendre des photos ?
J’hésitai un peu, déstabilisée par sa réaction.
- Eh bien… parce qu’ici tout est tellement différent, parce que vous êtes des gens bons, et je pense que ça peut se voir sur des photos. Si je vous photographie je peux montrer tout cela chez moi, à ma famille et à mes amis. Et puis plus tard, je pourrai me souvenir de vos visages et de ce moment.
- Est-ce que c’est vraiment important ? Le moment, tu le portes dans ton cœur. Et si tu penses vraiment que nous sommes des gens bons, et que tu veux toucher d’autres gens avec cela, prends juste exemple sur nous, en vivant toi aussi simplement. Sois un exemple pour les autres, ça vaut mieux que mille photos.
Il me désigna du doigt une photo au hasard, sa femme en jean près d’un arbre.
- C’est ça que tu appelles un souvenir ? Qu’est ce que ça te dit, ce bout de papier, après des années ?
Non non, les photos, c’est superficiel. Pas de photos. »
Je me débattais toute seule. Artyom, même s’il avait bien sûr autant envie que moi d’immortaliser l’instant et de tirer quelques portraits, se régalait du rôle de traducteur neutre. Je fis une dernière tentative.
« Bien sûr, une photo comme ça, ce n’est pas grand-chose. (le cadrage était certes très mauvais) Mais moi, je crois aux histoires. Et je crois qu’on peut dire beaucoup avec une photo, qu’on peut raconter une histoire. On peut raconter les histoires des différentes façons, avec des mots, avec de la musique, mais aussi avec des images, animées ou non, dans un film ou par des photos. »
Il n’était pas du tout réceptif, je crois qu’en fait il n’essayait même pas de comprendre mon point de vue. Il avait trouvé sa vérité, et cherchait à me la faire partager, mais n’était pas le moins du monde disposé à entendre la mienne. La conversation sur les photos dura un moment, un long moment empreint de malaise. Artyom me fit comprendre qu’il jugeait bon de clore le sujet, ce que j’étais heureuse de faire, mais ce fut Sasha lui-même qui le relança plusieurs fois. Les photos que j’avais vues dataient d’une époque où il s’était éloigné des traditions de sa communauté. Prendre des photos ne lui posait alors pas de problème. Et puis, nous n’avons pas trop su quand et n’avons pas demandé, il a décidé de revenir aux traditions apportées là par ses ancêtres cent-soixante ans plus tôt, de reprendre un mode de vie moins matérialiste, et de se tourner vers la religion. Dans leur culte, les Moloques n’utilisent pas d’icônes. La simplicité reste le maître-mot, c’est pour cela aussi que l’église n’était qu’un bâtiment ordinaire. Point d’extravagance. Et pas d’image. Même si je comprenais son point de vue et trouvais qu’il y avait du bon dans cette idée de se détacher des images, j’étais un peu triste de voir avec quel enthousiasme la petite Masha me montrait les photos d’elle bébé, et de me dire qu’elle n’aurait absolument aucun cliché de son enfance si ce n’est ceux que j’avais vus.

La soirée avança. Nous étions au chaud, bien nourris (ces champignons ! un délice indicible), avec une famille de nouveau, et pourtant, l’ambiance était complètement différente de la veille. Quelque chose clochait. Quelque chose d’impossible à identifier. Un très léger décalage. Une aura chargée de mystère autour de cet homme. Au début de la soirée, il avait lancé à Artyom cette étrange tirade « Quoiqu’il arrive, ne partez pas ! Je suis tellement heureux de vous avoir, je serais très triste si vous n’étiez pas mes invités ce soir et cette nuit, quoiqu’il arrive, je vous en prie, ne partez pas ! ».

Il y eut une altercation avec la grand-mère, la mère de Tania. Une vieille bonne femme au ton lapidaire, qui n’acceptait pas du tout notre présence dans la maison, surtout cette nuit, et souhaitait notre départ. « On ne l’aime pas, elle n’est jamais contente, elle râle en permanence. On a bien essayé de lui montrer le bon côté des choses, de lui apprendre à positiver, mais c’est peine perdue. Ça met ma femme dans une situation difficile, prise entre deux feux. Ce n’est pas facile pour elle. » L’inquiétante étrangeté de l’atmosphère tenait-elle seulement à cela, à cette situation un peu délicate, à ces non-dits qui flottaient dans l’air ? Ou bien aux rires nerveux des petites filles, qui n’étaient décidément pas complètement détendues, semblaient, au moment même d’éclater de rire, redouter quelque chose ? A de petites réflexions de Sasha qui me mettaient mal à l’aise, tellement elles transpiraient le machisme ? De Tania, très belle femme, encore jeune aux traits magnifiques, il dit, en en sa présence et le plus sérieusement du monde « Ah, ma femme… elle était belle, avant ! ». Au fait que la même Tania, le soir, au moment de me montrer la salle d’eau, ne répondit pas une seule fois à mes sourires ? Était-elle au fond gênée de ma présence, imposée par Sasha ? Elle avait pourtant, plus tôt, pris ma défense auprès de son mari, lequel n’avait rien voulu entendre au fait que je n’étais peut-être pas – ou pas seulement – la petite citadine de l’ouest qu’il voulait voir en moi. Le mystère demeura entier, mais j’en vins à me demander si ce retour à une vie rurale dépourvue de confort moderne (il y avait bien une machine à laver, mais c’est tout) et à la religion n’avait pas été imposé de force par le chef de famille, sans l’assentiment véritable de sa femme.

Au final, je dormis sur un canapé, dans la chambre de Sasha et Tania, où dormait aussi leur dernier-né, et Artyom resta au chaud sur un autre canapé dans la cuisine, près du poêle. J’eus froid, cette nuit-là, n’osant pas réclamer une couverture de plus, et ayant été empêchée de prendre mon duvet. Le lendemain matin, je vis la jeune femme de nouveau franche et rayonnante, pendant le quart de tranquillité qu’elle eût seule avec son dernier bébé. Ils nous donnèrent un énorme morceau de fromage, et Tania se montra très intéressée lorsqu’elle appris que mon père en produisait également, elle voulut connaître en détail le processus de fabrication – en fait très proche du sien. Nous ne voulions cependant pas nous éterniser, les remerciâmes chaudement, et partîmes sans revoir l’acariâtre grand-mère.

Chapitre suivant : Fraîcheur nocturne

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