La Voie soyeuse – Chapitre 7

La Voie soyeuse

Tranches d’Arménie

Chapitre 7 – Fraîcheur nocturne

Chapitre précédent : Champignons à la russe

Il faisait bigrement frais ce matin-là lorsque nous avons quitté nos hôtes Molokans. En retrouvant la route principale, un homme qui menait ses vaches à l’abreuvoir nous avait lancé « Qu’est-ce que vous fichez dehors par ce temps, retournez-donc chez vous vous mettre au coin du feu avec une tasse de thé ! ». Artyom lui expliqua brièvement qui nous étions. Il me dévisagea de la tête au pieds et jugea « Française, française… à vous voir, vous devez plutôt avoir des origines russes, oui ! – Oh, probablement, répondis-je en riant. – Ah, vous voyez, je l’avais bien dit ! »avait jubilé l’homme.

Nous quittâmes le village. La route était splendide, et, malgré les rares voitures, il ne nous fut pas difficile de trouver un transport jusqu’à Dilijan. Deux monastères étaient encore au programme ce jour-là. Le premier fut une amère déception : il avait été rénové, mais d’une drôle de manière, sans respecter beaucoup l’âme des murs. La route qui y menait, par contre, zigzaguant dans la forêt, était magnifique, et de bonne qualité : un riche homme d’affaires arabe était tombé amoureux du monastère, et de la route qui y menait, alors en piteux état. Il a investi entre deux et cinq millions de dollars (selon les sources) pour faire rénover les bâtiments, ainsi que la route qui y conduit.

Le deuxième monastère nous plut beaucoup plus. Les croix de pierre étaient magnifiques dans le soleil de la fin de l’après-midi. On avait même fait un détour pour nous y emmener. Au croisement où nous devions descendre, Artyom avait déjà un pied hors de la voiture quand le conducteur avait changé d’avis et, jetant un coup d’œil vers moi par-dessus son épaule, avait lâché « Allez, il y a quand même une française avec nous » avant d’attaquer la série de virages qui menait au saint lieu.
Derrière ce monastère, il y avait aussi une petite maison affublée du nom de « musée », deux petites pièces remplies d’objets illustrant la vie traditionnelle de la région. Une vieille femme nous fit la visite, que nous le voulions ou nous. Elle nous donna, avant de commencer, une noix chacun « des noix de cet arbre dehors, qui a huit cents ans ; elles vous porteront chance ! ». Artyom discuta un peu avec elle après la visite. Comme la petite vieille de Kobayr*, elle expliqua que la vie n’était pas facile de nos jours, que les retraites ne couvraient pas grand-chose… Et elle nous donna une seconde noix chacun : « Gardez-en une chez vous, et une toujours dans votre poche. »

Nous n’étions pas sûrs de savoir quelle ville nous voulions atteindre ce soir-là. Notre plan machiavélique pour nous faire héberger à l’œil dans une maison d’hôte à Dilijan ayant lamentablement échoué, nous étions de nouveau sur le bord de la route, tous pouces dehors. La première voiture s’arrêta. Tigran allait jusqu’à Erevan. Il était le manager du groupe de rock le plus populaire d’Arménie, Bambir. Tigran parlait anglais, mais, par habitude maintenant, c’est Artyom qui expliquait le pourquoi de notre comment. Tigran fit alors remarquer que c’était Artyom le boss, et que j’étais fichtrement passive, dans l’histoire, à simplement m’asseoir sur le siège arrière puis à contempler le paysage. Problème de langue, me défendis-je ! Du coup, Artyom promit de se taire, et pour une fois, j’eus tout le loisir de m’entretenir avec notre conducteur. Ces histoires de groupe à manager me rappelaient Vienne et mes amis musiciens, et je l’assaillis de questions. Le groupe revenait juste de huit mois passés en Irlande. Pour des questions de visa, il leur fallait ressortir du pays, et ils venaient d’enregistrer un CD. J’étais dans mon élément. Nous déclinâmes la proposition de Tigran d’aller avec lui jusqu’à Erevan le soir-même, il déclina la nôtre de rester avec nous car, malheureusement, il devait travailler le lendemain. Autrement, c’eût été de bon cœur. Avant de nous laisser à Sevan, non loin du lac, il nous offrit une petite bouteille de vodka artisanale qui lui avait été donnée par une femme prise en stop plus tôt dans la journée. Nous acceptâmes, nos perspectives de couchage cette nuit-là paraissant plutôt froides. Cela nous tiendrait chaud, au besoin !

On tourna un peu en rond. Il n’y avait pas grand-chose : un hôtel, un restaurant, les deux tenus par des gens antipathiques qui nous proposèrent une chambre hors de nos moyens. Ils nous déconseillèrent de camper : on annoncait -8 °C cette nuit-là. Les petites maisons du bord du lac, qu’Artyom connaissait et espérait atteindre, étaient inaccessibles en cette saison. Et puis, à dormir sur leur terrasse, nous étions trop près de l’eau, l’humidité ne contribue pas à donner une impression de chaleur. Nous fîmes l’inventaire de notre équipement : une tente ; un bon sac de couchage et un tapis de sol pour moi ; un sac de couchage, un pull de plus et une couverture en guise de tapis pour Artyom ; et une bouteille de vodka. Avec ca, on survivrait bien une nuit à -8°C, non ? C’était un froid sec, il ne pleuvait pas : tout allait bien. Artyom, qui était déjà venu à Sevan, décréta que le mieux était d’aller sur la plage publique près du lac voir si nous pouvions trouver un endroit pour notre tente. Il y en avait un, dans une petite forêt de bouleaux. Nous décidâmes d’aller aussi avertir le gardien de notre présence, dans sa petite cabane encore allumée. [éclairée ?]

Il s’agissait d’une gardienne. Le chien de garde, plus mignon que méchant, ne posa pas de problème. La femme était occupée à trier de petites baies oranges ramassées dans la forêt, dont j’ignorais et ignore toujours le nom. Son petit poêle était amplement suffisant pour la pièce minuscule, et il faisait agréablement chaud. Elle nous expliqua comment atteindre, si nous le voulions, la terrasse d’un maison de vacances. Ainsi nous ne serions pas en contact direct avec le sol de la forêt.

Il nous fallut un petit moment pour comprendre comment faire fi du grillage qui entourait le petit lotissement de cottages. La terrasse de béton nous parut en effet être notre meilleure option ; nous préparâmes un lit de feuilles mortes sur lequel poser la tente, pour plus de confort. Deux arceaux, un bout de toile et nous avions un toit pour la nuit. Mais il faisait déjà sacrément froid ! Nous sortîmes nos victuailles, immortalisâmes l’instant, et ouvrîmes la fameuse bouteille de vodka.

S’en suivirent bien naturellement une série de toasts passionnés. En Arménie, et déjà en Géorgie, la culture de l’alcool est fort différente de celle que nous connaissons. Plus codifiée. On boit plus, peut-être, mais plus sérieusement, aussi. Porter un toast n’est pas une mince affaire. C’est le moment de déclarer votre philosophie de vie. Lors des grandes occasions, il y un « maître des toasts ». Et un ordre particulier pour les toasts à porter. Les femmes ne servent pas les boissons, c’est le domaine réservé des hommes. On peut continuer le toast de quelqu’un, et le voisin peut ajouter son grain de sel. Et, seulement lorsque tous ceux qui le désiraient ont parlé, on peut vider son verre, que l’on tenait en l’air depuis le début des toasts. On ne picole pas en douce entre deux toasts, non plus. On vide son verre d’alcool seulement lorsque des toasts sont portés (pas d’inquiétude, vous n’aurez pas soif, c’est très régulier). Lors de la soirée d’anniversaire, la veille de notre départ pour la présente soyeuse aventure, un des jeunes invités avait déclamé, grave, un poème de sa composition en l’honneur de son ami. Bref, les toasts, c’est sérieux, je commençais à en avoir l’habitude, et même a prendre goût à la chose.

Nous trinquâmes donc, gravement – et de verre à nez, comme c’est de coutume, puisque nous n’avions qu’une timbale pour deux – d’abord à Tigran, qui nous avait fourni la vodka ce soir-là. Puis à l’ami russe arménien d’Artyom, et à ses compagnons français et italien, qui étaient perdus quelque part dans une montagne au Chili et dont on n’avait alors pas de nouvelles depuis sept jours, en leur souhaitant d’être encore vivants et de vite trouver du secours. A nos familles, en France et à Moscou, qui acceptent notre mode de vie, même s’il n’est peut-être pas celui qu’elles avaient entrevu pour nous, et qui nous soutiennent dans nos choix, aussi inconventionnels soient-ils. A nous-même, parce que le hasard fait bien les choses, et que finalement, jusqu’ici, notre collaboration était un succès total, que nous nous entendions et amusions bien. Et enfin à la Route elle-même, pour tout ce qu’elle nous avait donné de formidable jusqu’ici, et pour tout ce qu’elle allait, à n’en pas douter, nous donner d’incroyable par la suite.

Après ça – est-il besoin de le dire ? – j’étais complètement, mais alors complètement saoule. Je me pelotonnai bien vite dans mon sac de couchage, j’avais oublié un peu le froid environnant. Ce qui nous empêcha de dormir, en fait, plus que le froid, ce furent des chiens qui n’arrêtèrent pas d’aboyer dans le lointain. Et le plus difficile fut en fait le lendemain matin. Artyom ne se sentait pas très bien. C’était sans nul doute, dit-il, la pire vodka qu’il avait bue de toute sa vie ! De mon côté, si mon estomac se montrait coopératif et résistant, mon principal problème était d’avoir tellement froid aux mains que c’en était douloureux. Plier et ranger notre abri d’une nuit m’arracha presque une larme. Notre salut n’était cependant pas bien loin ; un grand et beau soleil attendait que nous sortions d’entre les bouleaux pour nous réchauffer. En quittant la plage, nous sommes passés offrir le reste de la vodka à la gardienne, toujours dans sa cabane.

Chapitre suivant :  Vieilles pierres

* voir chapitre 5

 

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