La Voie soyeuse – Chapitre 8

La Voie soyeuse

Tranches d’Arménie

Chapitre 8 – Vielles pierres

Chapitre précédent : Fraîcheur nocturne

Un peu cassés de notre nuit de la veille passée dans le froid et les éthers de la vodka, et alarmés du rythme de notre aventure, qui à ce train-là, allait nous prendre des mois, nous décidâmes de ne pas grimper jusqu’au monastère qui surplombe le lac de Sevan. Artyom l’avait déjà vu, et moi, j’avais déjà les yeux si remplis des lieux magnifiques que nous avions vus jusqu’à présent qu’un de plus ou de moins, cela ne m’importait guère.

Nous rejoignîmes la route, appréciant les rayons du soleil qui réchauffèrent rapidement nos mains glacées. Il nous fallut attendre un peu pour qu’une voiture s’arrête, mais rien ne pouvait nous démoraliser. Il y a dans le fait d’être sur la Route une excitation et un plaisir que peu de choses peuvent abattre. Au bout d’un moment, une lada tout-terrain blanche « Niva » finit par s’arrêter. Au volant, Ando, guide touristique d’environ trente-cinq ans. A l’arrière, Verjiné, et, dans ses bras, Katalina, une petite fille de deux ans et demi toute timide. Ils avaient une maison d’hôtes à Idjevan, près de Dilijan, m’expliqua Verjiné, qui par chance parlait un peu anglais. Notre première destination de la journée n’était pas bien loin, Ltschenk. Les indications d’Artyom n’avaient pas été très claires ni détaillées, et je ne savais pas très bien ce que nous cherchions. Une histoire de colonie d’un ancien peuple ayant vécu là. Quelle forme cela prend-il ? Pas la moindre idée. Mais apparemment, Ando avait décidé de nous aider dans notre quête. Nous avons interrogé des locaux, traversé dans la voiture tout-terrain un terrain vague plein de déchets, comme il y en a tant ici. Opération qui n’était pas vraiment nécessaire, mais, manifestement, c’était le style d’Ando, qui, dans ses vêtements techniques et avec ses lunettes de soleil de montagne avait l’air du parfait guide touristique amateur de sensations fortes. Alors qu’il descendait du véhicule pour pousser sur le côté une grosse pierre qui nous empêchait d’avancer, je me remémorais en rigolant les paroles d’Artyom la nuit passée. Il cherchait une pierre pour arrimer un peu la tente, puisque les sardines s’enfoncent mal dans le béton, et avait pesté « Le pays entier n’est qu’un énorme caillou, mais évidemment, quand vous avez besoin d’une pierre, pas moyen d’en trouver une ! ». Ce jour-là, j’avais observé les paysages avec un autre œil, et c’était devenu une évidence : ce pays est effectivement très rocailleux, le paysage n’est souvent qu’une suite de champs de pierres.

De toute évidence, les premières indications obtenues n’étaient pas très précises. Après avoir interrogé cinq ou six personnes, nous avons fini par tomber sur une jeune fille, qui nous servit de guide une fois qu’Ando et Verjiné nous eurent déposés. Elle portait un tailleur et des chaussures à talons, et nous mena, derrière une rue goudronnée, jusqu’à un autre petit terrain vague, en pente. Là, sous une sorte d’abribus fait de trois murs de briques et d’un toit de tôle, une grosse pierre, qui s’avéra être ce que nous cherchions. Une pierre de plus, c’est tout ? Je m’approchai, et découvrit dessus des inscriptions… en cunéiforme ! Vielles de plus de quatre mille ans, indiqua la jeune femme. Finalement, quand on ne sait pas à quoi s’attendre, du cunéiforme, c’est incroyable ! Je fus assez fascinée. Etait-ce le fait que je n’y étais pas préparée ? Que ce ne soit pas dans un musée, mais juste en plein air sur un terrain vague au milieu de l’Arménie, avec trois bouts de briques pour le protéger ? Pas trop le temps de m’extasier cependant, et puis, comme ce n’était pas un musée, justement, pas moyen d’en apprendre plus sur le caillou sur-le-champ. Deux ou trois photos, et nous repartîmes. En fait, le village regorgeait de veilles pierres. Nous nous dirigeâmes ensuite vers les ruines d’une église, puis, en route vers la route principale, nous marchâmes un bon moment pour trouver la « citadelle », un morceau de mur encore debout, jouxté d’énormes tas de petites pierres taillées, vestiges d’une civilisation passée.

Nous avons retrouvé la route, aussitôt de nouveaux véhicules, assez inhabituels pour le coup. Ces deux hommes, tout d’abord, qui ne nous ont presque pas parlé, se sont fait arrêter par la police, ont payé une amende (pour excès de vitesse?), puis ont passé le reste du trajet à se chamailler comme des collégiens. En descendant, j’interrogeai Artyom sur le sujet de la querelle : le niveau sonore de la radio. L’un voulait la mettre fort, l’autre arguait qu’il y avait des passagers dans la voiture, on ne pouvait pas les importuner comme ça. A la fin, ils boudaient carrément. Certaines personnes sont décidément étranges… Un peu plus tard, dans un 4×4 plutôt luxueux, un homme assez fort, et, à ses côtés, une femme qui avait l’air d’une prostituée qui aurait trop de bouteille. Pourtant, elle jurait qu’ils se connaissaient depuis longtemps, et que ça avait été le coup de foudre entre eux. Les yeux fardés de noir un peu coulant, une veste de cuir noir elle aussi, et très serrée, elle avait surtout l’air complètement défoncée, étalée lascivement sur le siège passager. Ils buvaient de la bière, nous en ont proposé, en remplissant pour nous une bouteille de soda vide et en fichant partout. Ça parlaient cannabis dans des rires gras pleins de sous-entendus. Heureusement, cela ne dura pas longtemps. Et, comme à mon habitude maintenant, j’en étais pour une surprise au moment de la traduction d’Artyom. Ces deux-là étaient en route… pour un enterrement !

Enfin, un dernier véhicule nous prit pour nous emmener jusqu’à la dernière attraction de la journée. Ils y avaient trois ou quatre personnes dans la voiture, bizarrement accoutrées et fort sympathiques. Ils s’en allaient pêcher, nous invitèrent à partager leur table de poisson – merci, nous sommes végétariens, nous n’aurions que la table elle-même à manger. Ils furent assez aimables pour faire un petit détour et nous déposer juste là où nous voulions aller. Le paysage se faisait de plus en plus dramatiqueet désertique. Et puis, tout à coup, au détour d’un col, une vue à couper le souffle, un véritable plongeon jusque dans la vallée suivante. Et, quelques dizaines de mètres plus bas, le toit allongé de l’objet de notre quête… le caravansérail !

Nous étions abasourdis, euphoriques. Le caravansérail ! Rien que le nom me faisait déjà rêver. C’était surtout la seule preuve tangible qu’il y avait bien eu une route de la soie sur ce trajet traversant l’Arménie du Nord au Sud. Pendant nos aventures, seules deux personnes nous ont assurés qu’il y avait bien eu une route commerciale : une sympathique jeune femme dans le musée de Dilijan, qui nous avait confirmé l’existence d’une route de la soie entre les XIVème et XVIème siècle. Et puis un automobiliste qui s’arrêta pour nous un peu plus tard le même jour. A part eux, personne n’avait l’air au courant, tout au plus certains conducteurs avaient tout de même remarqué les panneaux affublés de chameaux qui indiquaient au touriste une curiosité plus ou moins en rapport avec ladite route de la soie.

Le caravansérail, donc. Un long bâtiment de briques brunes, avec, dans sa partie principale, seulement de petites ouvertures au plafond. Une architecture robuste et intéressante, dehors comme dedans. J’essayais d’imaginer la vie d’une caravane. Les longues journées à passer les cols de montagnes, à grimper lentement une route en lacets, dans un paysage époustouflant. La fatigue des bêtes et des hommes, une fois arrivés au sommet ; combien de jours s’arrêtaient-ils au caravansérail ? Plusieurs, j’imagine, sinon on n’aurait pas construit de bâtiment en dur ? Et comment pouvait bien être organisée la vie à l’intérieur ? Tout cela était-il éclairé de torches aux murs ? Est-ce qu’on rentrait les bêtes à l’intérieur ? Servaient-elles de chauffage ? Étaient-elles à droite ou à gauche des piliers, centraux ? Je ne savais rien de la vie d’un caravansérail, mais je sentais que c’était une vie pleine d’aventure et d’excitation. Rien près du bâtiment qui eût pu répondre à mes interrogations. Des inscriptions en arabe, de vieux panneaux soviétiques en russe et des inscriptions en arménien, c’était tout ce qu’il y avait. Dans tous les lieux touristiques d’Arménie, les rares panneaux informatifs ont été subventionnés par des fonds italiens, américains, autrichiens ou allemands. Le gouvernement ne s’occupe guère de tourisme. Il y a bien eu un temps un ministère du développement touristique, mais il n’existe plus.

Peu importe. Nous savourions la beauté de ce bâtiment qui avait juste surgi devant nous. Des imbéciles de beaufs arméniens en 4×4 vinrent cependant gâcher un peu notre plaisir, sur la fin. Des « khartous », comme les appelle Arytom. Ils se sont pris en photos devant, mais aussi dessus, ils s’amusaient à grimper sur le toit. « Aucun respect pour le patrimoine historique et l’héritage culturel » déplora mon journaliste. « Et ils seront les premiers à crier haut et fort qu’ils sont arméniens et fiers de l’être ! Quels imbéciles… ».

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