La Voie soyeuse – Chapitre 9

La Voie soyeuse

Tranches d’Arménie

Chapitre 9 – Collection

Chapitre précédent : Vieilles pierres

Après le caravansérail, et après une assez longue halte dans un restaurant, nous n’avions, comme à notre habitude, et puis parce que ce n’était quand même plus l’été, plus assez de jour pour arriver jusqu’au prochain tas de cailloux, lequel répondait au nom de Moz. Nous ne savions pas où dormir. Nous tentâmes le stop dans le jour tombant, mais personne ne s’arrêta. Alors nous avons marché, en nous retournant à chaque voiture. J’ eus l’impression que l’une d’entre elle avait mis son clignotant pour nous et s’était arrêtée sur le bas côté, mais, comme elle avait aussi disparu derrière un virage, il était difficile de savoir si c’était vraiment le cas, et si c’était vraiment pour nous. Nous avons continué à marché, atteint le haut de la côte, là ou disparaissait le virage ; un homme semblait en effet nous attendre près de sa voiture. Il vint à notre rencontre, et la discussion s’engagea. Après quelques minutes, nous montâmes avec lui. Artyom me baragouina une histoire de chaîne de télé, et de patron. Quelques kilomètres plus loin, nous redescendîmes, à un endroit où l’on peut, en théorie, voir Moz. Mais il faisait nuit, on devinait à peine les amoncellements de pierres. L’homme, qui s’appelait Nairi, nous demanda où nous comptions dormir. Nous ne savions pas. Il proposa un hôtel. Nous fîmes la moue. « Je peux vous emmener à la station de télé, et vous pouvez dormir là-bas si vous voulez ! » Voilà qui était plus de notre goût.

Naira appela Azat, le gardien et technicien de la station, pour le prévenir de notre arrivée. En haut de la montagne, un petit point rouge clignotait. C’est là que nous allions, m’expliqua Artyom. Presque en haut de la montagne, nous quittâmes la route goudronnée pour nous engager sur un étroit chemin plein d’ornières. De part et d’autre, je le verrai le lendemain seulement, des falaises tombaient à pic. Azat nous raconta plus tard qu’un jour, en hiver, alors qu’il roulait pour redescendre, il avait dérapé sur le verglas et perdu le contrôle. Il avait réussi à se jeter hors de la voiture avant qu’elle n’aille s’écraser en bas, dans le ravin – la carcasse du véhicule s’y trouvait encore.

Nous atteignîmes le haut de la montagne et fîmes la connaissance d’Azat, qui était donc ancien chauffeur pour la station et maintenant technicien de nuit. Il ne s’agissait pas d’un studio télé, comme je l’avais cru au départ, mais d’une station de télé, c’est à dire le petit bâtiment entouré de paraboles et d’antennes où les signaux en provenance de la capitale sont ré-émis pour être captés par les téléviseurs des environs. Nairi avait fondé cette station une quinzaine d’années auparavant, il en était le propriétaire. Le bâtiment comprenait une pièce principale, à la fois salle des machines et cuisine, grand espace bruyant mais où il faisait très chaud, ce qui nous parut terriblement attirant après notre froide nuit près du lac Sevan ; jouxtant cette pièce, une petite chambre pour les techniciens en charge de la surveillance, avec un lit, une petite télé avec – c’était un comble! – un signal plus que médiocre, une table et deux chaises ; un garage, avec une voiture qui y dormait, et dans ce garage aussi, un lit, qui serait le mien. Et puis derrière, des portes toutes neuves fermées à double-tour, renfermant un je-ne-sais-quoi qui resta mystérieux. Pas de toilettes ; il y avait bien dehors un cabanon, mais la porte était barricadée, et de jour, je me rendis compte qu’il était déjà à moitié suspendu dans le vide. « Va n’importe où, fais juste attention de ne pas tomber dans le ravin » fut la consigne.

Nairi partit, en promettant de venir nous chercher demain à neuf heures trente. Nous irions déjeuner avec lui, puis il nous montrerait Moz et les alentours. Formidable ! Azat nous offrit un café, du pain et du miel. Il nous expliqua son travail : il devait vérifier vers 23 heures que tout fonctionnait bien ; puis il allait dormir. Il se réveillait à 3 heures pour envoyer un rapport à Erevan, et éteindre les machines ; il retournait dormir, et rallumait les machines pour 7 heures. A part ça, Azat ne se montra pas très loquace. Il n’était pas très tard ; regarder la télé arménienne, qui jouait des concerts de musique populaire épouvantables, en mauvais playback et avec des costumes qu’on aurait dit droit sortis des années 80, ne m’intéressait guère. Je découvris par contre avec joie que, si je jouais de la trompette dans le garage-chambre, personne ne m’entendait, le bruit des machines étant trop épais. Une bonne heure et demi de trompette fut donc mon programme de la soirée. Il y avait un thermomètre dans le garage, et je constatai avec soulagement que j’avais gagné vingt degrés par rapport à la nuit précédente. Artyom allait se contenter du sol de la salle des machines, ou il faisait encore plus chaud.

Je dormis donc au chaud, dans un lit, au côté d’une voiture briquée comme un sou neuf. Une belle voiture, qui m’apparaissant comme « une américaine » – le nom du modèle, inscrit en cyrillique sur le coffre, criait bien sût mon ignorance. Il s’agissait d’une voiture tout ce qu’il y a de plus soviétique. Je dormis très bien.

Le matin suivant, Nairi nous fit faux bond. Il était important qu’il restât à la station travailler à quelques problèmes. Tant pis pour la visite guidée et le petit-déjeuner. Nous redescendîmes dans la voiture du garage, conduite de main de maître par Azat, qui nous emmena voir de jour tous les tas de cailloux de Moz. Il ne reste rien de cette cité antique, qui était une ville marchande sur la route de la Soie : une éruption volcanique a complètement annihilé la ville, il y a fort longtemps. Aucun survivant, juste une épaisse couche de lave sur toute la petite ville. Quand il fait très froid, les roches volcaniques fument encore, nous assura Azat. Après cette petite visite, notre conducteur nous amena chez lui, et nous nous retrouvâmes tout naturellement en train de prendre un café en compagnie de toute la famille. Pendant qu’Artyom discutait avec la femme d’Azat, je pus parler allemand avec sa fille, qui avait été au pair pendant un an à Munich, et travaillait maintenant pour le centre social local, mis en place par une organisation allemande. Elle s’y occupait des ateliers de peinture, danse etc. Je lui demandai quel était son sentiment par rapport au fait qu’en Arménie, la plupart des initiatives culturelles et économiques sont subventionnées par de gros pays d’Europe de l’ouest. « On est assez neutres, c’est comme ça et puis c’est tout. Sans eux il n’y aurait pas d’initiatives culturelles du tout, donc, même si on aimerait que cela émane de l’Arménie de manière autonome, pour l’instant on est bien contents de recevoir leur aide ».

En sortant de la maison pour reprendre la route, Artyom claironna :
« Ouh là, c’était embarrassant !
- Mais quoi donc ? Je les ai trouvé charmants.
- La mère m’a demandé si tu étais une missionnaire venue d’Europe apporter la bonne parole de Jésus. J’ai répondu que non. Alors elle m’a demandé si tu avais trop d’argent et que tu venais ici le dépenser en cherchant des causes à aider. J’ai répondu que non. Alors elle demandé si tu pouvais quand même leur donner de l’argent… »
A l’embarras d’Artyom, et à la façon dont il avait rougi, j’avais supposé qu’elle avait aussi commencé par parler de mariage, mais, à ma déception, puisque je trouve les réflexions à ce sujet toujours très drôles, Artyom refusa de restituer en détails la conversation.

Après un petit-déjeuner au bord de la rivière et au soleil, nous reprîmes rapidement la route pour aller visiter d’autres pierres, et pas des moindres : Karahunge. Le nom est à rapprocher de « Stonehenge », et le principe est identique. Le trajet jusqu’au site se déroula sans encombre. Alors que nous nous engagions, à pied, sur le chemin qui menait aux alignements, des arméniens-californiens dans un gros 4×4 blanc s’inquiétèrent de nous voir avec nos sacs-à-dos. « Voulez-vous camper là-bas ? Mais il fait si froid ! » Nous leur dîmes ne pas s’en faire. Et, de fait, après quelques dizaines de mètres, une voiture s’arrêta et nous fit signe de monter, sans un mot. Il s’agissait du jeune homme qui tenait la petite boutique de cartes postales et souvenirs sur le site, Andranik, et de son ami Samuel. Ils ouvrirent la boutique, et préparèrent un café, qui, par ce vent glacial, n’était pas de refus. On me tendit un texte explicatif sur Karahunge, étrangement seulement disponible en français, dans une traduction plus qu’approximative et parfois très amusante. Ils nous firent une sorte de visite guidée, nous montrèrent à travers quel trou prendre le répondirent à toutes nos questions.

Le temps s’accordait parfaitement à rendre l’endroit énigmatique et impressionnant. Comme lors de ma visite de Stonehenge quelques années plus tôt. Des nuages menaçants ça et là, quelques rayons de soleil de temps en temps, et ce vent, ce vent… Quelque mots sur le site lui-même, peut-être. Quatre méthodes de calcul différentes en arrive à la même conclusion : les deux cent vingt-deux menhirs de Karahunge, dont quatre-ving-quatre ont la particularité d’être percés en leur sommet, ont vraisemblablement été érigés là il y a plus de sept mille ans. L’inventaire complet de ces pierres a été réalisé, mais à part ça, peu de recherches ont eu lieu dans les alentours. Karahunge est pourtant le plus ancien des quatre observatoires similaires recensés à ce jour (Carnac en France, Stonehenge en Angleterre et Kalenish en Irlande). Le nom même des trois autres découleraient de Karahunge, « les pierres qui parlent ». Des expérimentations astronomiques ont eu lieu. Il semblerait que dix-sept pierres aient servi à observer le soleil (solstices, équinoxes, levers et couchers de soleil), et quatorze à observer la lune. Plus troublant, trois pierres en particulier démontrent que ceux qui ont construit cet observatoire avaient déjà calculé, des millénaires avant l’Europe, que la Terre tourne autour du soleil en 365, 25 jours. Et à vingt-cinq kilomètres de là (mais nous ne les avons pas vus), à Ukhtasar, on trouve des pétroglyphes vieux de sept mille ans qui représentent une femme, un homme et un serpent…

Nous étions les quatrièmes auto-stoppeurs de la journée dans la voiture qui nous emporta loin de Karahunge. L’air frais de l’altitude, coincée derrière mon gros sac… Je m’endormis rapidement, avec devant les yeux, encore, ce paysage majestueux et légèrement inquiétant parsemé de grosses pierres mystérieusement arrangées. Lorsque je rouvris les yeux, réveillée par Artyom à l’approche du croisement pour Tatev, la voiture était prisonnière d’un épais brouillard qui avait absorbé toute la route. Nous descendîmes dans cet étrange coton tandis que notre voiture d’un moment continua sa route vers Goris.

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