La Voie soyeuse – Prologue

La voie soyeuse

Tranches d’Arménie

Prologue – Ça commence ainsi

    Une semaine que j’étais à Erevan. Je n’aime pas passer du temps seulement dans la capitale d’un pays, et si possible, j’évite de commencer par ça. Mais cette fois-ci, nous étions arrivés avec un camionneur, directement dans la capitale arménienne. J’appris rapidement que le dimanche suivant était prévue une sorte de bœuf, dans un bar, avec d’autres couchsurfers et divers musiciens. Il devait au moins y avoir un guitariste de plus. Comme il n’est souvent pas très poli de rester trop longtemps chez le même couchsurfer, et même si le notre était particulièrement ouvert d’esprit, Alfie et Küç commencèrent à jeter un œil aux autres profils, et tous deux mentionnèrent un même énergumène, un « hippie qui habite à vingt-cinq kilomètres d’Erevan ». Puis, j’appris qu’il s’agissait en fait du guitariste en question ! L’idée de quitter la ville me plaisait bien, et je résolus d’attendre le dimanche pour demander directement, sans passer par le site, à ce fameux couchsurfer, s’il m’était possible de séjourner quelques temps chez lui.

Le dimanche arriva. Je retrouvai Tigran, autre guitariste qui voulait jouer un duo avec moi, un peu avant le début officiel de la session, et nous fûmes vite rejoints par un long individu un peu voûté, qui portait un pull rayé, une barbe, ainsi qu’une queue de cheval sous une casquette : Artyom. Salutations, il me demanda d’où je venais. « La France » répondis-je. « Sweet ! » enchaîna-t-il en guise de commentaire, et nous nous mîmes à jouer ensemble. Sans avoir eu plus l’occasion de converser avec lui, un peu plus tard, de peur d’oublier, je lui posai la question de but en blanc :
« Je suis déjà depuis près d’une semaine chez le même couchsurfer, est-ce que je peux venir squatter chez toi la semaine prochaine ?
- Ah non, désolé, les deux semaines qui viennent, je veux faire la route de la Soie arménienne en stop, pour écrire un article, je ne serai pas chez moi. »
La route de la Soie arménienne en stop ? Comme cela sonnait doux à mon oreille !
- Est-ce que je peux venir avec toi ?
- Euh… Il a eu l’air un peu surpris, tout de même, mais il ne lui fallut pas longtemps pour répondre. D’accord ! »
Et rendez-vous fut pris pour le lendemain. Une ou deux nuits chez lui à Ashtarak, et nous devions partir.

Voilà, aussi simple que ça ! Un peu plus tard dans la soirée cependant, au moment d’informer mes acolytes Küç et Alfie de mes changements de plans, je me suis demandé si ce n’était pas quand même un peu barré… Que savais-je de lui ? Qu’il était hippie, musicien et qu’il habitait à vingt-cinq kilomètres d’Erevan. Lui de moi ? Que j’étais française, et un peu musicienne, du coup. La belle affaire ! Et si on ne s’entendait pas ? Parce que la route, je le sais maintenant d’expérience, c’est un peu comme des vacances entre amis : ce n’est pas obligé de bien tourner. Vous savez, ces fameux amis, dont vous êtes si proches, avec qui vous vous entendez si bien à chaque soirée, mais qui, surprise, vous taperont sur les nerfs au bout de quarante-huit heures si vous décidez de louer une villa au bord de la mer pour une semaine de vacances supposée idyllique ? La route, c’est ça et un peu pire, peut-être. Parce que vous ne savez jamais ce qui vous attend, ni ce soir, ni même dans dix minutes la plupart du temps. Vous avez donc plutôt intérêt à être bien accompagné, ou doué pour garder la tête froide en toutes circonstances.

J’ai dormi comme prévu deux nuits chez Artyom avec de partir avec lui sur la route de la Soie arménienne. La veille du départ, nous avons été invités à une soirée d’anniversaire chez des voisins et amis. Vers la fin de la soirée, je jetai un œil dans la cuisine. Deux hommes plus âgés que le reste des cousins étaient assis là et m’invitèrent à me joindre à eux. L’un d’entre eux était en fait le père de l’adolescent dont on fêtait l’anniversaire, et il parlait un peu anglais. Il avait pas mal étudié, pas mal voyagé, était aussi très porté sur les langues, si bien que la conversation fut fort intéressante. Il m’expliqua qu’en farsi, en arménien et même en chypriote, le mot pour désigner un alcool fort veut dire « sueur », c’est la sueur du fruit qu’on récolte. Il me parla longuement de la différence entre vodka et alcool de fruits. La première n’a pas d’âme, le second si, et c’est pourquoi ceux qui boivent trop de l’une y noient leur dépression et meurent tôt, tandis que les adeptes de l’autre, les japonais et leur sake par exemple, ont des centenaires à la pelle. Je lui expliquai alors qu’en français, cet alcool de fruit qu’on appelle ici oghi (et avec lequel nous trinquions depuis le début de la conversation, d’ailleurs) se nomme en français « eau-de-vie ». Eau-de-vie ! Il était ravi, cela confirmait toute sa théorie ; « eau-de-vie », si c’est pas une preuve ça ! Trinquons à la santé de l’alcool lui-même !

Quand je lui ai ensuite parlé de ce projet de route de la Soie arménienne, il s’est mis à m’en raconter ce qu’il en savait, en utilisant systématiquement une expression erronée pour la désigner en anglais : « the Silky Way », ou Voie soyeuse, sur le modèle de la «Milky Way », la Voie lactée.

Cette expression m’a fait sourire, et je la trouve si pleine de poésie, que j’ai décidé de la traduire et de la conserver (même si elle fonctionne mieux en anglais qu’en français)  comme titre de cette série d’article. La Voie soyeuse, ou quelques tranches d’Arménie que je tiens à partager avec vous.

On change un peu de rythme de publication Vous vous apprêtez à lire, si vous acceptez de me suivre, le récit de notre épopée arménienne, au long d’une douzaine de chapitres. J’espère que vous aurez plaisir à parcourir avec moi cette Voie soyeuse. N’hésitez pas non plus à me dire ce que vous pensez de mes récits – ça pourra m’encourager (ou non!) à continuer.

Vous en voulez plus dès maintenant ? Pour le premier chapitre (Le Bureau du maire) c’est par ici !

 

 

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