Odessa-Reni

Il fait chaud. La ventilation du minibus, qui n’est pas une clim, est, couplée aux vrombissements du véhicule qui nous transporte à vive allure, assourdissante. Je regarde par la fenêtre ; l’Ukraine rurale. Les petits nuages blancs, juchés très haut, laissent au ciel immense tout le loisir de se déployer. Quelques ruches aux couleurs du pays, bleues et jaunes. Deux hommes, occupés à faire des brûlis dans un champ. Je tourne la tête pour regarder par l’autre vitre, et aperçois une femme en fichu qui mène une vache paître. De la route principale toute rafistolée que nous empruntons partent des chemins de terre. Près des rares habitations, toujours, des chiens en liberté qui avancent doucement sous le soleil de plomb. Les jachères sont d’un vert presque scintillant. Les toits de tôle moussue se rapprochent, nous atteignons un village.

Le minibus ralenti et me laisse le temps de déchiffrer les inscription en cyrillique sur les devantures : j’apprends que le café-bar du coin s’appelle “bistro”, original. Quelques supérettes. Des arbres, devant les maisons, prodiguent une ombre salvatrice, parfois un semblant de trottoir fait son apparition. L’église de ciment brut au dôme rouillé et de guingois arbore tout de même une idole en couleur au-dessus de la porte. Nous passons devant les toits rouges et neufs de la petite gare routière puis les rejoignons, ce sera notre halte. Je photographie le panneau jaune de l’arrêt numéro huit, avec le bleu du banc, le rouge du toit, l’azur du ciel et les gens qui attendent. Je vois que mes voisines sont intriguées. Qu’est-ce qui peut bien m’intéresser là-dedans ? Nous repartons.

Aussitôt, les tournesols courbent l’échine dans de grands champs qui forment une immense marée vert pomme. Un groupe de cigognes se masse près d’un cours d’eau où ne semble pour l’heure couler que de l’herbe. Les roseaux se font de part et d’autre plus nombreux, nous arrivons dans le delta du Danube. Il est très large, mais après quelques kilomètres, nous retrouvons la terre ferme. Au loin, la silhouette de deux hommes sur une charrette tirée par un cheval, et derrière, un kolkhoze abandonné, grand complexe aux longues et basses batteries grises. Plus loin, un autre, de près, nous laisse voir ses portes et fenêtres, trous béants qui crient un passé douloureux. En passant dans un village, les tuyaux d’eau colorés qui surplombent la route nous couronnent l’espace d’un instant. Une fois passé le delta, l’état de la route se dégrade encore. L’asphalte semble avoir décidé de retourner à l’état de terre. Les ornière se font plus nombreuses, et plus profondes. Il n’est plus question de conduite à droite, juste d’éviter tant bien que mal ces satanés trous. Nous finissons par arriver dans la dernière ville avant la frontière, Reni. La rue principale est à l’image de la route qui nous y a mené. Au centre, une église au dome doré hors de proportion me remet en mémoire les commentaires de Yurii sur les popes orthodoxes et leurs 4×4 clinquants qui dilapident l’argent des fidèles.

Nous passerons du minibus à un taxi, qui accepte de nous emmener jusqu’à la frontière roumaine, en passant par la Moldavie. Trois tampons de plus sur mon passeport, d’un coup! Impossible de passer la frontière Moldavie/Roumanie à pied cependant, là où nous laisse le chauffeur de taxi, qui tente au passage de grappiller deux euros de plus, malgré le prix convenu avant la course. Il n’aura rien, nous n’avons de toutes façons plus d’argent ukrainien, juste quelques kopecs. Il nous faut maintenant trouver un chauffeur conciliant qui accepte de nous prendre dans son véhicule. Des cinq qui attendent justement à la barrière, les trois premiers refusent. Mais le quatrième Julius, avec son pansement sur le nez, accepte, enfin seulement si nous promettons de ne rien avoir dans nos bagages qui puisse poser problème, comme des cigarettes. Promis, nous ne fumons même pas, c’est d’accord. C’est avec Julius que nous passerons la deuxième mascarade de la frontière. Cette fois-ci, comme il faut bien chipoter sur quelque chose, ce sera sur l’autorisation de transit de Yurii, qui, avec son titre de séjour français n’a le droit de séjourner que cinq jours en Roumanie, la Roumanie faisant partie de l’UE mais pas de l’espace Shengen. Rien de très grave, Yurii sort de la voiture, fait mine de comprendre les mises en garde en mauvais russe du douanier moldave, et en quelques minutes tout est en ordre.

C’est ainsi que nous quittons l’Ukraine, après cinq petits jours, trois villes, et beaucoup de kilomètres, pour entrer en Roumanie.

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