Premier matin en Géorgie

La veille, nous étions arrivés dans cette petite ville, dont nous ne savions même pas le nom, sur le coup de 16h30. Nous avions faim, soif et pas d’argent local en poche lorsque nous sommes descendus du bus iranien qui nous avaient emmenés après la frontière. Après une mission argent, un distributeur repéré depuis le bus hors-service et quelques centaines de mètres en plus, nous avions trouvé, laris en poche, un restaurant où l’on réussit à commander des plats sans viande. Assurément, ce n’était plus la Turquie ! Le pain est délicieux, les plats n’ont pas la même allure, il y a beaucoup de coriandre, tout est très bon, juste beaucoup trop salé. Après cette pause plus que nécessaire, nous étions repartis faire du stop, sans avoir trouvé de carte de la Géorgie, qui aurait pourtant été bien utile. Mais il était déjà 18h30, et la nuit arrivait à grands pas feutrés, on voulait vite continuer, en stop. Et assurément, ce n’était plus la Turquie, où trois personnes, de jours comme de nuit, n’attendent pas plus de 10 minutes avant que quelqu’un ne s’arrête. Au mieux, on nous a klaxonné. Parfois, un signe de la main qu’on pourrait interpréter comme “non non quand j’ai eu mon permis j’ai signé un papier où j’ai juré que je ne prendrai jamais d’auto-stoppeur, jamais de la vie !”. On l’avait vu aussi dans la rue, déjà. Assurément, ce n’était plus la Turquie ! On vous dévisage d’un coup d’œil, mais les regards se détournent bien vite. Pas de sourires spontanés, pas de “where-are-you-from” de tous côtés, pas de gamins qui nous talonnent de leurs “hello-what’s-your-name?”. C’est à la fois très froid, et très reposant.

 La veille, donc, après une petite heure de stop qui fut un échec total, à part un taxi qui s’était arrêté et était bien vite reparti dès qu’il a eu compris que nous n’avions pas d’argent, Alfie était parti en reconnaissance. De l’autre côté de la route, il y avait une colline avec des arbres, assez sombre pour pouvoir faire notre affaire. On avait traversé la voie de chemin de fer. On avait délaissé un premier endroit, trop de cadavres de bouteilles. Pas qu’il soit probable que beaucoup de jeunes ou moins jeunes viennent faire la fête ici un soir de semaine plus que frais de la mi-octobre, mais on ne sait jamais, et on préfère avoir la paix. On avait grimpé un peu, le haut de la colline allait être parfait. Un peu proche de la ville, mais quand même à l’écart. Une vue splendide sur l’énorme château-fort qui surplombe la ville, tout illuminé dans la nuit.

 Ce matin-là, le premier en Géorgie, le château est toujours là, et c’est le dôme de l’église, en son enceinte, qui luit maintenant sous le soleil. Nous n’avons que très peu d’eau, et je me dis que Küç et Alfie seraient contents de trouver un petit-déjeuner en se réveillant. La veille, une jeune fille nous avait indiqué le centre-ville, de l’autre côté de la rivière. Sur le pont, ce matin, je rencontre un vieux qui porte une bouteille d’eau vide. Il doit donc y avoir une source par chez nous, un robinet, quelque chose, bon à savoir. Sur la droite, sur un gros parking, un marché étrange, du business directement depuis le coffre des voitures. J’irai voir en rentrant, me dis-je.

 Küç n’avait pas trouvé le centre-ville, hier soir, à l’occasion d’une petite exploration. Je m’aventure plus loin que le pont, et entre dans l’enceinte d’un vieux stade soviétique tout triste. Trois vaches y broutent tranquillement les herbes du bord de piste, une vieille claudique en portant des sacs trop lourds pour ses bras fatigués.

 Je grimpe les escaliers derrière les gradins rouillés et les allées couvertes de bouteilles plastiques et autres déchets. Et là, oui, le centre-ville ! Il était donc bien là, derrière le pont et le stade, et il est plutôt désert en ce mardi matin.

 Assurément, ce n’est plus la Turquie. Les devantures sont discrètes, et le « Büfe », la supérette de tous les coins de rue, est difficile à trouver. Je n’ai pas envie d’aller au gros supermarché tout moderne repéré hier, alors je continue de chercher. Et je finis par trouver mon petit magasin. Deux bouteilles d’eau, deux viennoiseries et du pain pour Alfie, qui est végétalien. J’espérais trouver concombres, olives et tomates pour faire un dernier « kavahlti », mais assurément, ce n’est plus la Turquie. Les olives sont en boîtes et, et puis je ne sais pas comment demander le prix en géorgien. J’aurai peut-être de la chance avec ce drôle de petit marché, même si je n’ai pas vu de légumes ?

 Même chemin en sens inverse, à travers le stade. Sur le pont, je recroise le vieux et sa bouteille, pleine, cette fois, mais… de lait! Et lorsque je m’approche du parking, tout s’éclaire : c’est une sorte de marché aux produits laitiers ! Du coffre des voitures, protégés par plastique : du fromage tout blanc, comme des boules aplaties avec des motifs dessus. Mais un peu gros pour nous peut-être, d’autant qu’Alfie n’en mange pas. Les gens en achètent des seaux entiers, ils baignent dans la saumure. Je trouve un sac de carottes. Je demande en silence au vieux monsieur (sa femme est occupée à écouler les fromages) si je peux en prendre trois. Il me fait signe que je peux en avoir une pour manger pour moi. J’en prends trois et je l’interroge du regard. C’est bon, je te les offre, me dit-il en fermant les yeux. Je m’en vais. Du pain, des carottes, j’espère que mes compagnons ne sont pas regardant en matière de petit-déj! Pour l’heure, ils dorment encore, et dormiront longtemps, tandis que j’écris tout ceci au soleil.

 Épilogue 

Quand Küç s’est levée, je lui ai raconté ma petite promenade. J’aurai dû prendre du fromage, m’affirme-t-elle, même pas peur, on va tout manger ! J’y suis retournée. Et cette fois, de l’autre côté du parking, plein de légumes ! Mais presque plus de fromages… Je fais un petit tour pour compléter notre festin. Trois poivrons, on me les offre, un kilo de raisin et quatre tomates pour une bouchée de pain ; j’atteins la dernière vieille à qui il reste des fromages. Non, je ne parle pas russe. Elle me fait goûter un fromage. J’aurais préféré ceux tout frais d’une heure avant, mais trop tard. Celui-là est drôlement bon quand même ! Mais j’en veux juste la moitié, un plus petit morceau. Elle le coupe, étonnée, et me le tend. Lorsque je veux payer, elle me fait signe, d’un large sourire édenté,  qu’elle ne veut rien, pas d’argent, non, vraiment rien.

 Épilogue de la carotte

J’en ai mangé une ce matin-là, mais les autres n’ont pas mangé les leurs. On les a oubliées quelques jours au fond du sac à nourriture. A Kutaisi, distribution de carottes, il faut les finir. On quitte le parc de la cathédrale, carotte à la main. Le type assis devant l’église, un mendiant fort digne, lorgnait sur la mienne. Je la lui ai donnée, il a eu l’air content.

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