Slaves

Bon, avant que tout ce que je voulais partager avec vous sur les quelques langues rencontrées en Europe de l’Est ne soit remplacé par mon turc encore bien trop balbutiant, je me dépêche d’écrire un dernier article, et c’en sera fini de l’Europe de l’Est (enfin non, elle ne bouge pas, mais c’en sera fini des articles s’y rapportant). Il s’agira juste, comme la dernière fois, de quelques impressions sur, dans l’ordre, l’ukrainien, le bulgare et le serbo-croate.

L’ukrainien

Si vous avez bien suivi jusqu’ici, vous savez déjà qu’en Ukraine, j’avais à mes côtés deux amis parisiens, dont un d’origine ukrainienne, Yurii. Du coup, j’ai pu apprendre rapidement à déchiffrer le cyrillique, en saoulant le pauvre Yurii de conversation du type :

- Ce mot-là, ça se prononce bien comme ça ?
- Quel mot ?
- Ben là, sur l’affiche !
- Quelle affiche ?
- Trop tard, on l’a dépassée…
- Et là – attends ne me dit rien, ça se dit “blablo” non ?
- Presque, en fait c’est “blabla”…

Bon, du coup, toute concentrée que j’étais à ré-apprendre à lire, j’ai pas appris tant de mots que ça. D’autant qu’il y a un élément qui a de quoi vous perturber : si dans l’ouest de l’Ukraine, à Lviv par exemple, on parle bien majoritairement ukrainien, partout à l’est et dans la capitale, dans la rue et dans les boutiques, on parle en fait… russe ! Certes, les deux se ressemblent, mais ce ne sont pas les mêmes… du coup, vu qu’on a traversé l’Ukraine en coup de vent, à peine avais-je maîtrisé le “diakouyou” (orthographe francisé pour vous épargner du labeur) ukrainien qu’on passait au “spassiba” russe (les deux voulant dire “merci”). Difficile dans ces conditions de savoir si ce que vous apprenez à la volée est du lard ou du cochon… Le fait qu’on parle russe à l’est est assez perturbant. Les gens comprennent l’ukrainien, en général, mais parlent plus volontiers russe. Du coup, dans les boutiques et aux guichets, Yurii, mettait un point d’honneur (et d’emmerdeur parce qu’il savait bien en quelle langue allaient lui répondre les gens, mais je trouve qu’il a bien raison) a parler ukrainien. Et on lui répondait invariablement en russe… La question linguistique en Ukraine est sensible en ce moment, on l’a vu au travers de manifestations visant à protester contre le projet de loi qui ferait du russe une deuxième langue officielle… Et vu que le russe est déjà de facto la langue principale à l’est, je ne donne en effet pas cher de la peau de l’ukrainien si cette loi devient effective.

Ce que j’ai bien aimé en ukrainien, c’est qu’il y a l’air d’y avoir pas mal de noms communs de la vie courante empruntés au français. Du coup, je pouvais avoir confirmation de ma bonne lecture de mots comme “peron” (pour “quai”) ou “wagon”, sans avoir à embêter Yurii. Ah, et aussi, l’accent tonique est censé être assez régulièrement sur l’avant-dernière syllabe. Enfin c’est ce que dit Yurii. Mais bon, rien que le “merci” a l’accent sur la première syllabe (quasi invariablement le premier mot que j’apprends et retiens), donc bon… ;)

Le bulgare

Bulgare et Serbe, même combat, je ne pensais pas rester très longtemps dans chaque pays, et j’y suis finalement retournée… Donc au deuxième passage je m’y suis mise plus sérieusement (et j’ai donc perdu beaucoup de temps, bien sûr)!

Il y a un truc déstabilisant en bulgare et que je n’ai pas remarqué tout de suite : pour dire “non”, on hoche la tête comme pour “oui” chez nous. Et bien sûr, si vous secouez la tête de droite à gauche, vous acquiescez… Du coup, si on vous répond seulement par un mouvement de la tête, vous avez de fortes chances de comprendre exactement l’opposé de ce qu’on veut vous dire. Et si l’interlocuteur joint la parole au geste, alors votre pauvre cerveau reçoit des signaux contradictoires et a tendance a bloquer quelques secondes avant d’être sûr de la teneur de la réponse… Mais bon, on s’en sort, je l’ai remarqué très tard en fait, c’est que ce n’est pas si dérangeant (j’ai du comprendre à l’envers quelques trucs, mais de toutes évidence rien de capital, puisqu’il ne m’est rien arrivé de fâcheux là-bas – ni nulle part d’ailleurs !).

Sinon, niveau vocabulaire, quelques mots d’origine française ressortent, c’est assez pratique, dont notamment, le “merci” version informelle qui se dit… “mersi” (par contre, prière de rouler le “r” et de mettre l’accent sur la première syllabe). L’irlandais chez qui on était au début avec Béré nous avait dit que “merci” fonctionnait, j’ai pensé à une blague, mais non! Extrêmement pratique. Sinon, je crois que j’ai appris de l’argot de jeunes de Plovdiv, je suis pas sûre que ça me serve beaucoup par la suite, mais je sais dire quelque chose le “comment va ? Bien ? / Houaiche ouaich, tranquille” local. :) Ah et je sais dire “laisse moi tranquille-arrête de me parler” pour les importuns aussi, ça a fait beaucoup rire, sorti au bon moment dans les soirées !

Le serbe

Parler du serbe est délicat. Déjà, rien que choisir le nom pour désigner cette langue n’est pas une mince affaire. Dois-je écrire comme titre “le serbe”, ou bien “le serbo-croate”, ou bien “le BCMS” (pour bosniaque-croate-macédonien-serbe)) ? Ou carrément yougoslave, pour gagner du temps (yougo voulant dire “sud” – et on gardera à l’esprit qu’en plus du “yougoslave” on parlait aussi en Yougoslavie slovène et macédonien – bon je vous passe les détails, c’est un peu le bordel les langues dans cette région, qui vient d’où, qui est un dialecte de qui, je me bornerai à parler du serbe !) Et si je parle du BCMS, c’est pas exactement pareil que le serbe. Enfin bon. Comme ceci n’est pas un article académique sur la question, en fait on va juste démêler ça grosso-modo et apprendre de nouveaux mots au passage.

Donc. Parler du BCMS et du serbe nécessite l’explication de deux concepts sociolinguistiques, ceux de langues “Abstand” et “Ausbau”. Le premier linguiste a avoir utilisé ces termes est le linguiste (allemand, on s’en doute, a voir la tête des termes en question) Heinz Kloss, qui a cherché, à la fin des années 60, un moyen de conceptualiser et d’analyser les langues en incluant certaines dimensions politiques importantes en sociolinguistique et négligées en linguistique classique. Une langue “Abstand” est ainsi une langue par “distance”, c’est-à-dire une langue (un ensemble de locuteurs et de dialectes) qui s’établit en tant que telle parce qu’elle n’est pas intelligible par les autres langues environnantes. Mais vous devriez mieux comprendre le terme d’”Abstand” une fois celui-ci mis en opposition avec le concept de langue “Ausbau”. Une langue “Ausbau” est une langue qui a été planifiée et façonnée, et surtout érigée en langue distincte à des fins politiques. D’abord on la déclare langue nationale, et on peut prendre quelques mesures pour la diffirencier de ses voisines – en fait : on se choisit un autre alphabet, on change quelques lettres, on planifie, on pique le nouveau vocabulaire dans les racines de telles langue plutôt que telle autre, on privilégie le vocabulaire de telle origine etc. Et petit à petit, avec le temps, arrive à orienter artificiellement la jeune langue “Ausbau” dans une nouvelle direction. Ainsi le serbo-croate (terme encore le plus souvent utilisé pour désigner le BCMS, pour lequel on n’a rien trouvé de mieux) a-t-il été divisé en quatre langues officiellement distinctes : le serbe, le croate, le macédonien et le bosniaque. Mais il s’agit, pour les linguistes, de la même langue ! Les quatre variante (qui peuvent donc, on l’a vu, ne pas avoir le même alphabet) sont mutuellement intilligibles, comme des dialectes.

Là où ça devient amusant, c’est si vous essayez d’expliquer à un serbe qu’il parle en fait la même langue qu’un croate (pour les linguistes du moins !) !! Ouh là, levée de boucliers ! Enfin ça dépend du milieu social, et du “patriotisme” de vos interlocuteurs. Comme il y pas mal d’histoire de sentiment national dans toutes ces langues Ausbau, ça demande beaucoup d’honnêteté intellectuelle et d’abstraction de reconnaître que oui, c’est bien une seule langue que l’on a découpé en quatre pour des besoins nationalistes…

Est-ce que j’ai appris beaucoup de serbe ? Je ne sais plus ! Pareil que pour le reste, mais comme ça commençait à faire un paquet de langues slaves, je crois que je me mélangeais un peu les pinceaux. Enfin au final, comme les racines sont les mêmes et que je ne m’embarque pas dans des structures compliquées où les différences grammaticales entre les langues pourraient être plus fortes, quand il s’agit juste de vocabulaire, je me fais comprendre, peu importe si j’ai utilisé un mot bulgare en Serbie ou l’inverse ! Et n’est-ce pas ça le plus important ?
De toutes façons, dès que vous savez dire plus que “bonjour” et “merci” dans la langue locale, et comprendre/deviner un peu ce qu’on vous raconte, on vous aimera et on vous félicitera. Mon dernier routier bulgare était drôlement enthousiaste, et ça fait vraiment plaisir !

Voilà, vous en avez probablement soupé du slave et du cyrillique maintenant, non ? La prochaine fois, on quitte les langues différenciées pour aller s’agglutiner :) (il y aura des articles non-linguistiques en attendand, pas d’inquiétude). A bientôt !

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