Promenade nocturne (Belgrade)

(Belgrade – samedi 28 juillet 2012)

Une journée pour du beurre, de mon plein gré, et il est presque 21 heures. Le soleil parti, les 35 degrés deviennent supportables ; la température baisse lentement, un peu de vent, je marche dans nuit presque complètement tombée. J’ai décidé d’aller jeter un coup d’œil à cette Svadarska, la rue vantée par la guide que nous avions suivie puis laissée tomber à la pause, avec Flora. Ça sent l’attrape-touriste à plein nez, mais cette histoire de musique m’a intriguée.

À l’entrée de la rue, un point information pour les touristes. Hhmm. Méfiance. J’ai faim, et pas la moindre intention de débourser une fortune dans des restaurants à touristes. Je retourne sur mes pas, prendre de l’argent et un sandwich à un petit snack ouvert 24 heures sur 24 et où j’ai toujours vu du monde. Ils ne font que des saucisses, juste de nombreuses sortes de saucisses. Je prends la première, qui s’appelle la belgradska. Mouais. Le pain pita est plus adapté à la nourriture serbe que cette chose un peu jaune et un peu sucrée, et bien trop molle. Le tout premier pleskavice*  partagé avec Flora le soir de mon arrivée m’avait bien plus impressionnée ! Je retourne dans la petite rue pavée et vais manger ma belgradska assise sur la fontaine, en observant la petite rue pavée et piétonne.

À chaque terrasse de restaurant, c’est-à-dire tous les quinze mètres, un groupe de cinq musiciens minimum chante la sérénade à, au choix, un couple d’hommes en costume, un groupe de copains, deux tourtereaux dans un coin… Ils encerclent leurs victimes, ça m’a l’air tout à fait oppressant, et je suis bien contente d’observer tout ça depuis ma fontaine. Je n’arrive pas à savoir si les attablés ont payé d’avance, ou si on leur réclame ensuite un dû. Les musiciens ont les traits tirés d’avoir joué tous les soirs de la semaine, tous ont l’air complètement blasé. Les guitaristes y mettent parfois un peu de cœur, les accordéonistes ont l’air aussi affables qu’un employé des postes français (en Serbie on sourit encore, même à la poste), les violonistes jouent d’un archet distrait, et les contrebassistes ont l’air de s’en foutre complètement, perdus dans leur monde de grosses notes chaudes posées bien en rythme sur des nuages moelleux. Mais les contrebassistes ont toujours l’air un peu ailleurs, ce n’est pas nouveau. Je me félicite de n’avoir pas trop espéré de cette rue, et remarque encore que par un petit miracle incompréhensible, malgré toutes ces mines chiffonnées, les partie chantées sonnent enjouées. Depuis ma fontaine me parviennent les échos entremêlés de plusieurs de ces petits orchestres. Le brouhaha des conversations qui volent de tables en pavés s’y ajoute pour former une sorte de tapis auditif pas particulièrement joli, mais confortable, sur lequel on aurait envie de s’allonger.

Une fillette d’environ 8 ou 10 ans, toute fluette, le teint basané des gitans, vient rafraîchir à la fontaine un petit bouquet de roses aussi menues qu’elle, et se promène ensuite d’un pas décidé entre les tablées voisines pour les vendre à l’unité. Sur les terrasses, on parle anglais, allemand, français, et bien d’autres langues encore. Mais tout de même, sur des bancs, à la fontaine, ou descendant simplement la rue, des locaux semble-t-il. Ou peut-être des touristes aussi, mais serbes ? Ou des Balkans ? Une femme passe devant moi, jupe rouge plutôt courte, chemisier noir, juchée sur des talons de huit centimètres (ce qui m’apparaît bien périlleux, vu l’état des pavés). Sur sa hanche gauche, porté comme le plus tendance des accessoires, et remplaçant un sac à main beige dont a hérité son mari, un bébé de dix mois fort bien habillé.

Je descends la rue. Les restaurants s’étiolent doucement, et sont bientôt remplacés par une petite enfilade de stands de produits soit-disant artisanaux. J’en ai assez vu, je décide de rentrer. Je passe par la place principale, la place de la République. Un écran géant, des chaises, des gens… tiens, comme devant l’opéra en été à Vienne. Je m’assois un peu et reconnaît très vite Fledermaus, l’opérette de Strauss… Je commence à en avoir marre de cette influence austro-hongroise légère mais permanente, et me réjouis d’être bientôt à Istanbul. L’enregistrement est un peu vieux, et couplé à la qualité toujours incertaine des écrans de cette taille, on dirait presque un tableau impressionniste. Je regarde la scène jusqu’au bout, c’est celle où Adela se rêve artiste devant le directeur de la prison. Je demande aux jeunes techniciens s’il y a toujours des opérettes l’été. Eux n’ont pas l’habitude du contact direct avec les touristes, et ils m’expliquent bien gentiment, dans un anglais laborieux qui n’a pas été dépoussiéré depuis la fin du lycée, que oui, tous les samedis en été on joue sur l’écran géant de la place une opérette (ou un opéra, éventuellement, mais il n’ont pas l’air certain).

Puisque c’est comme ça et que Vienne me poursuit, je vais prendre un Baumkuchen au coin de la place, ils ne sont peut-être pas typiques non plus mais ils sont toujours meilleurs que ceux du Brunnenmarkt – et moins chers. Je regarde le tableau, décide que cimet doit vouloir dire “cannelle”, et commande mon gâteau avec mes trois mots de serbe glanés par-ci par-là. Mon accent et mes efforts ont le mérite de faire rire la serveuse. Le gâteau me fera office de petit-déjeuner demain, même si c’est meilleur chaud. D’ailleurs, c’est quand même meilleur chaud, donc je goûte. Petite satisfaction de voir que c’est bien à la cannelle.

Je prends le chemin du retour en traînant, profitant de l’ambiance et des bâtiments qui rythment ma route : l’hôtel de Moscou, illuminé la nuit d’un vert un peu étrange, les toits de la haute Svety Sava au loin, l’Assemblée Nationale, la poste gigantesque aux lourdes colonnes gris brutes, qui lui donnent des allures de temple grec. Et je fais abstraction, autant que possible, des enseignes des multinationales, “Société Générale”, “Crédit Agricole” et autres “Wiener Städtische”, qui soulignent toujours brutalement les effets négatifs de notre mondialisation effrénée…

pleskavice : sandwich chaud des balkans à base de galette plate de viande hachée (aux épices ? ce n’est certainement pas de la viande hachée pure !) et agrémenté selon votre goût de tomates, oignons, chou, carottes râpées, crème aigre et sauces diverses) – plus ou moins bon selon les endroits, mais jamais très cher !

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