Turqueries 1/2

Premiers mots

J’ai appris mes premiers mots de turc en Bulgarie, avec Ahmed, chauffeur routier. Je crois que je ne les oublierai pas de sitôt. Le contexte (mon chauffeur parlait environ trois mots d’anglais, seul moyen de communiquer, apprendre sa langue), la nouveauté, l’anticipation d’arriver bientôt vraiment en Turquie, même si à ce moment là nous roulions vers la Serbie, tout ce petit mélange a fait que ma mémoire a très bien fonctionné à ce moment-là. Bon, j’ai retrouvé les papiers sur lesquels j’avais tout écrit, j’en ai oublié quand même un peu (les jours de la semaine par exemple), mais, mettons, les dix premiers mots, je m’en souviens très bien. En attendant d’arriver à Belgrade, j’ai ainsi appris : eau (su) et lait (süt), les boissons qu’il avait à me proposer ; le mot magique super-important à connaître qui marche à tout les coups et veut dire beau/magnifique/superbe/délicieux ou tout autre adjectif mélioratif (güzel) ; camion (kamion), bien/d’accord (tamam), oui (evet), non (hayir), et « je ne fume pas » (que j’ai écrit, sur le coup, ‘itch miorom’, en fait c’est plutôt içmiyorum) ; et puis aussi pantalon (pantolon) et fou (deli). Non ne vous inquiétez pas, ce n’est pas qu’il voulait me déshabiller (enfin si, mais plus tard seulement, juste avant que je ne parte en courant), c’est juste que son camion contenait des vêtements (tekstil). Et « fou », c’était pour décrire la conduite des autres conducteurs. Ah, j’ai aussi appris dormir, ujumak. Et çok (très, beaucoup).

Si ces mots me sont tellement restés, c’est aussi parce que, après les heures d’attente à la frontière, après la pause repas, alors qu’on roulait dans la nuit avec l’ordinateur portable allumé qui passait un film sur le tableau de bord (si si), j’ai remarqué que mon chauffeur commençait à piquer du nez. Et c’était assez flippant. Donc j’ai utilisé, en boucle et en les associant, certains de mes nouveaux mots tout frais : « hayir ujumak ! », « oh, güzeeeel », « deli, deli », « ujumak, hayir tamam ». Bon, pour être honnête, ça sonne complètement petit nègre en turc ces expressions, surtout la dernière, « hayir tamam », elle a fait beaucoup rire les turcs auxquels j’ai raconté cette histoire. Et mon chauffeur aussi avait rigolé, mais au moins, ça l’avait tenu éveillé…

Agglutinée

Et puis, quelques semaines plus tard à peine, je suis arrivée pour de bon en Turquie. Ouah ! Le cyrillique, disparu ! Trop fastoche ! De nouvelles lettres, mais les mêmes qu’en allemands : u/ü (/ou/ et /u/) et o/ö  (/o/ et /eu/ comme dans heureux); les doigts dans le nez quoi. Une lettre de plus, le « i-sans-point », ı, qui se prononce un peu comme le ‘œ’ de œuf en français*. Et un petit truc que j’ai mis longtemps à comprendre : il me fallait désapprendre la prononciation du ‘c’, qui, si vous avez suivi, dans tous les pays jusqu’ici était /ts/. Et tout d’un coup, c’est devenu /dj/. Et le ‘ç’, lui, reste /tch/. Cherchez pas, il n’y a rien à comprendre, juste à apprendre.

Le souci du turc, mais ce qui le rend vachement cool aussi, c’est que c’est une langue agglutinante. Ça ne mord pas, mais il faut s’y faire. Moi, j’ai mis du temps. Bien deux semaines à faire uniquement ce qui occupe les bébés qui apprennent à écouter : faire d’une bouillie de sons une suite de mots distincts, repérer où s’arrête l’un, où commence le suivant, identifier les structures qui reviennent, etc. Les turcs ne rendent pas l’affaire facile : ils parlent vite. Et ils ne ralentissent pas, malgré vos yeux ronds ! Ils répètent en boucle, mais sans ralentir… Au début, j’étais avec des français. Beaucoup de français. Beaucoup trop de français. Ça n’aide pas. Enfin dans le tas, il y avait quand même Lulu, et ça, ça aide beaucoup d’apprendre d’une prof de langue capable d’expliquer tout un tas de bizarreries.

Puis, je suis allée me promener toute seule pendant trois semaines, et ça a été beaucoup mieux. Mais tout de même, j’étais frustrée. Une langue agglutinante, ça veut dire que vous avez des racines, courtes, très courtes, et que vous avez ensuite tout une palette de suffixes à y accrocher, qui vous donneront plein d’indications complémentaires. Ça marche notamment pour les verbes. On ne s’en rend pas compte, mais c’est incroyable le nombre de racines que l’on peut faire à partir de juste deux ou trois lettres ! La racine pour manger, c’est yek-, aimer, sev-, boire (et fumer d’ailleurs!), iç- etc. Je n’ai vraiment pas croisé beaucoup de racines de plus de trois lettres. Ensuite, vous rajoutez des terminaisons. Bon, moi je gère le présent, et certaines formes du passé (hum, non, en fait je ne les gère pas du tout – je sais juste employer celles qui reviennent le plus souvent). Le présent continu, comme le ‘-ing’ de l’anglais, pour ceux qui situent, mais il y a aussi un présent simple. Donc, par exemple, j’aime c’est seviyorum. Par contre là où mes petites oreilles lentes ont eu du mal, c’est que la négation, c’est juste un ‘-m’ au milieu : sevmiyorum. Ils parlent vite, vous le loupez et paf, vous avez compris l’inverse ! Frustrant, pour le moins. Et pour parler, mon problème a aussi été que je suis un peu dysphasique, étrangement. J’avais les bonnes lettres, mais dans le désordre, du coup personne ne comprenait. Par exemple, il m’a fallu deux jours pour maîtriser le « bonsoir », iyi akşamlar (prononcez /ii akchamlar/, bons soirs, littéralement) ; je disais « iyi amşaklar » (/ii amchaklar/).

L’ordre des mots est différent, aussi. Par exemple, vous ne dites pas « avec du pain » mais « pain avec ». Ça c’est marrant, ça vient vite. Il n’y a pas de verbe avoir, et pas vraiment de verbe être non plus. C’est très pratique. Pas besoin de se compliquer la vie pour dire « c’est beau », « beau » fait l’affaire, c’est un package verbe inclus. Un coup de güzeeeel ! et le tour est joué ! Et pour la possession, c’est assez marrant : il faut connaître var et yok, deux mots super pratiques qui veulent plus ou moins dire « il y a » et il « il n’y a pas ». Pour demander « tu as une voiture » vous pouvez donc juste dire araba var ? mot-à-mot « voiture il y a ? ». La réponse sera var ou yok. Ou alors quelque chose comme arabam var, ou le -m de la fin indiquant la possession. « Voiture-moi il y a », « j’ai une voiture » ! On se fait très vite à ce système. Le turc au final, ça m’a fait l’effet d’une langue très compacte. Pour m’expliquer des paroles de chansons, on a eu besoin de périphrases de dix kilomètres, pour trouver une tournure qui convienne en anglais ou en français. Mais en turc, ça marche. Et le pire, ou le mieux, en fait, c’est que rapidement, vous sentez le sens, si on vous indique la signification des suffixes. C’est juste compliqué à expliquer dans votre langue première.

Le turc, c’est aussi une jolie musique. Tout ça à cause de l’harmonie vocalique. Par exemple, le pluriel, ça peut être -ler ou -lar, ça dépend de la dernière voyelle du mot dont vous formez le pluriel. Pour former les adjectifs ou dire « avec » (ce qui revient au même, en turc – si c’est « avec sucre », c’est « sucré » mes bons amis !), vous avez le choix, toujours en fonction de la dernière voyelle, entre les suffixes -lu, -le, -lı ou -. On s’y fait aussi, ou on y va au pif si on n’a pas le temps de réfléchir. Pour caricaturer, on se dit qu’il faut une rime interne à la fin du mot, et ça marche à peu près ! Et puis, c’est joli parce que si un mot commence avec des trémas sur les voyelles, il y en aura a sur toutes les voyelles qui suivent (et inversement) – sauf si c’est un mot composé. C’est super rigolo à voir écrit, le turc, on dirait un langage pour les enfants avec des mots super longs et plein de trémas, comme le mot pour «direction» (comme dans ‘diriger’), müdürlük. Et la direction de quelque chose, quelque chose müdürlüğü. Ah, tiens, j’ai oublié de mentionner ça dans les lettres nouvelles : le ‘ğ’. C’est un peu délicat aussi : ça ne s’entend pas, ou parfois c’est comme un « r » très léger, selon les accents. Ça lie les deux lettres qui l’entoure, ça s’appelle un -g doux. Et il faut apprendre à le repérer parce que les « k » se transforment parfois en cette sorte de « g ». Pour un börek « à l’eau » (super bon!) par exemple, su böreği. Ça, le börek à l’eau et tous les autres cas où on peut traduire en anglais par « of » ou « made of », l’ordre des mots et la place du suffixe, j’ai mis looooongtemps à capter. Mais une fois qu’on a compris, ça va tout seul !

* un truc supra-énervant par contre avec le i-sans-point : ces imbéciles l’ont mis à la place du i normal sur les claviers d’ordinateurs ! Et le i normal à droite, quelque part après le P. Sans inverser, leur clavier aurait été super !

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