Turqueries 2/2

(Pour le début des hostilités, c’est par ici.)

Affinités

La langue turque a tout un tas d’affinités avec le français. Pour la partie vocabulaire, ce n’est pas le fruit du hasard, mais d’un volonté politique, je crois. Atatürk, après la première guerre mondiale, a voulu moderniser la langue turque et surtout, l’orienter dans la direction qui lui paraissait la bonne : l’ouest. On se souvient que la Turquie, c’est un peu un énorme carrefour. Il faut choisir son camp et ses amis, mais dans le cas de la langue turque, c’était aussi une nécessité. L’alphabet arabe utilisé jusqu’à la « révolution des signes » de 1928 n’était tout simplement pas adapté à la transcription du turc (en turc, les voyelles font partie du mot, comme dans les langues européennes ; ce n’est pas le cas en arabe). Atatürk a donc mené ce combat. Le 1er novembre 1928, la réforme est instaurée, et le 3 novembre, l’alphabet arabe est carrément interdit.

Dans le cadre d’une planification linguistique, il est également possible, bien que ce soit une autre paire de manches, d’influencer partiellement le vocabulaire, et de faire en sorte que certains mots soient délaissés au profit d’autres. En turc, sous Atatürk notamment, les mots d’origine européenne et particulièrement française semblent avoir été favorisés*, au détriment des mots d’origine perse ou arabe. Résultat, pour moi, ça a été très rigolo, il y a plein de mots français en turc, juste écrits à leur sauce – autrement dit n’importe comment ! Pour un francophone, ça fait plein de vocabulaire d’un coup, cadeau ! Et ils arrivent au détour d’une rue ou d’une conversation, au moment où vous vous y attendez le moins : vous vous promenez, comme ça, à côté de la şarküteri (charcuterie, prononcé pareil) et on vous propose tout à coup du « ferforje » (fer forgé). J’étais morte de rire, sérieux ! Il y a des domaines entiers qui sont en français, internationalement, et encore plus en turc. Comme le transport routier, par exemple (toutes les paperasses ont des bordereaux en français), où, on l’a vu, mon şoför (chauffeur) conduisait un kamion remplit de tekstil. Les noms de vêtements sont aussi beaucoup issus du français (et pas seulement en turc ; en farsi, la langue parlée en Iran, le vêtement long obligatoire pour camoufler les formes féminines s’appelle un manto). Et puis pour une raison qui m’échappe, il y a tout un tas de mots en -aje piqués au français : viraj, vizaj, peyzaj (qui veut en fait dire paysagisme, je crois).

Complexités

Il y a aussi des choses bougrement intéressantes, mais pour lesquels mon niveau n’était pas suffisant : il y a deux sortes de passé, l’un pour décrire quelque chose dont vous avez été témoin, et l’autre pour quelque chose que vous savez avoir eu lieu, mais que vous n’avez pas vu de vos yeux. Ça a l’air simple comme ça, mais dans la pratique, des choses pour lesquels vous étiez là, vous allez quand même prendre l’autre passé et inversement. Enfin bref, c’est la un joyeux bazar et pas toujours facile à expliquer dans la logique de notre langue qui n’a rien de similaire. Lulu m’a tout bien décrit, mais comme je n’ai pas pratiqué ces subtilités, j’ai aussitôt tout oublié…

Obsession

Ça m’a quand même travaillé, toutes ces turqueries. Jusqu’à des extrémités ridicules. J’étais à Çanakkale, chez un couchsurfeur qui se trouvait être linguiste (je pourrais dire « aussi », mais j’ai plutôt envie de dire « pour de vrai », puisqu’il était prof de linguistique dans le département de japonais – moi c’est en dilettante que je vous compile tout ça). Du coup, on parlait quand même beaucoup de langues et de linguistique, évidemment, et je lui posais plein de questions. Tiens, il m’a d’ailleurs souligné qu’il y a beaucoup de similarités entre le turc et le japonais, niveau ordre des mots et structure grammaticale… Bref. Dès mon premier contact avec le turc, dans le camion en Bulgarie, j’avais remarqué que c’est la seule langue que je connaissais dans laquelle « oui » et « non » comportaient deux syllabes*. Avec le japonais pour « non », peut-être, mais c’est juste deux voyelles, pas de consonnes dans l’histoire… Et le fait est que, dans la vie courante, on entend rarement hayir. Par contre, des yok à toutes les sauces pour dire « non », il y en a, même quand ça n’est pas grammaticalement justifié. Et de tout ça, j’en ai rêvé, la nuit. Si, si, j’ai fait un rêve linguistique ! Dans ce rêve, très intense, je jubilais, complètement illuminée, d’avoir compris : « je saaaaaiiiis !!! Je sais pourquoi ils utilisent yok tout le temps !! C’est parce que hayir c’est trop long, c’est deux syllabes, trop long, pas pratique, alors paf, yok ! Tout est si limpide  J’ai compris !! ». Illumination linguistique en rêve. Je vous jure, j’eus trouvé la formule qui change le plomb en or, que je n’en aurais pas été plus heureuse que ça. En résumé, méfiez-vous du turc quand même, ça peut vous atteindre un peu…

 Le problème

Mon problème en turc, ça a été Küç (prononcez Kutch). Küç s’appelle en fait Jo, mais je l’ai surnommée Küç parce qu’elle est beaucoup plus petite que moi et küçük, en turc, ça veut dire petit. Bref. Après mon deuxième séjour à Istanbul, j’ai commencé à voyager avec elle. Küç est une voyageuse au long cours d’origine britannique, mais elle est amoureuse de la Turquie, un peu, et elle y avait déjà séjourné six mois l’an passé. Et entre les deux séjours, elle a continué à apprendre le turc. Du coup, même si en un mois de Turquie j’avais appris bien plus de turc que tous les autres voyageurs que je rencontrais, elle était bien plus avancée que moi. Elle avait notamment appris, méthodiquement, de la grammaire – ce que je ne fais pas. Et, comme dans une classe aux niveaux disparates où si vous enseignez aux plus forts, les plus faibles sont largués et si vous vous mettez au niveau de ces derniers, les plus forts s’ennuient, il n’y avait pas vraiment de solution pour qu’on continue toutes les deux à progresser harmonieusement. Donc, assez naturellement (c’est quand même la communication qui compte quand on voyage, pas la qualité grammaticale de la langue), c’est Küç qui a toujours discuté le plus avec tous nos chauffeurs et hôtes. J’y allais de ma petite phrase, bien entendu, et mon turc faisait sourire tout le monde, quand même. J’ai même réussi à expliquer, une fois, qu’on a en France le Capitaine Haddock qui utilise « bachibouzouk » (başı bozuk ça veut dire tête détraquée, hors-service), comme insulte. Ils ont fini par rigoler, mais ce fut laborieux, très laborieux : ils ne connaissaient pas Tintin et se demandaient où tout cela allait aboutir. Enfin bref, Küç a de plus en plus progressé, et j’ai de plus en plus stagné – du moins c’est ce que je croyais. Mais je n’ai pas cessé d’écouter et de prendre note, mentalement. Et Küç était encline à partager ses découvertes, aussi, donc j’ai appris, mais d’une autre façon.

Ce fut intéressant, quand même. Küç, ayant appris formellement de la grammaire, elle était très concentrée sur la langue et les structures. Et moi, je suis décidément douée pour la communication, et, les structures et nuances des formes verbales m’échappant toujours, j’ai fait, comme toujours, appel au contexte, à la gestuelle, en m’appuyant sur quelques mots-clefs. Et la plupart du temps, je comprenais la même chose qu’elle, même si je n’étais pas capable de répéter la phrase ou d’en détailler la structure. Et même, à plusieurs reprises, puisque je n’avais pas d’œillères grammaticales et que je me basais aussi sur mon instinct et mon bon sens, j’avais en fait mieux compris qu’elle, on s’en est rendu compte un peu plus tard ! Elle était restée bloquée sur une forme inconnue tandis que moi, j’avais pris l’acte de communication dans son ensemble sans m’arrêter au détail. Et puis bien sûr, de temps en temps, j’étais complètement à côté de la plaque, ça peut arriver. Mais pour nous faire comprendre, quand il nous manquait des mots, j’avais le réflexe de dessiner pour expliquer. Au final, à nous deux, on formait une sacré bonne équipe de locuteurs du turc, Küç et moi !

 La réalisation

Et puis en Géorgie, un beau jour de stop, nous avons changé les groupes habituels : Alfie et moi d’un côté, et Küç de l’autre, au lieu d’envoyer Alfie tout seul. Hasard de la route, Küç s’est retrouvée avec un camionneur géorgien, et Alfie et moi, avec un camionneur turc. Alfie ne sachant dire que güzel et tamam, et comme on allait être dans ce camion pour un bout de temps, c’est à moi qu’a incombé la tâche de faire la conversation. Et vous savez quoi ! Je parle turc ! Enfin un peu. Enfin assez quoi, en fait si on me laisse le temps et qu’on ne me les enlève pas de la bouche, je peux faire de vraies phrases et tout ! Et c’est très plaisant et amusant à parler, comme langue, c’est pas trop difficile. J’ai pas mal de vocabulaire, finalement, et je crois que, après, dans l’ordre, le français, l’anglais, l’allemand et le hollandais, c’est le turc que je parle le mieux ! Mieux que l’espagnol, pour l’instant. Classe, non ?

* je vous avouerai n’avoir point trop approfondi la question… ce sont peut-être des balivernes !

** je peux maintenant rajouter le ayo de l’arménien – mais c’est le « oui » littéraire, et dans la vie courante, les gens disent ha. Ma théorie tient toujours à moitié de bout :)

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