Vers le Nord

Histoires de pouce

Une journée de stop de Dersim (Tunceli) à Trabzon (environ 360 km), le 7 octobre 2012, avec Küç et Alfie.

La veille, on avait dormi par terre dans un restaurant. Le proprio était super sympa. On avait discuté, le matin, il nous avait amené un petit-déj. turc, pain, œufs, concombres, poivrons, tomates, fromages, en s’excusant de n’avoir pas plus à proposer, le chef n’étant pas là… On s’était quitté très amis.

Le matin, il nous a gentiment amenés en voiture jusqu’à la route principale. On avait remonté la côte jusqu’à un endroit plus approprié, puis attendu un peu plus qu’à l’accoutumée, car il ne passait presque que des voitures d’auto-école, des taxis et des locaux en ce samedi matin. Au bout d’une demi-heure, après qu’on nous a eu donné une bouteille de fanta chacun, sortie du coffre d’une voiture arrêtée là pour d’autres raisons, un minibus rouge s’arrête. Trois femmes, trois enfants, et le chauffeur, qui nous emmène sur vingt kilomètres.  L’une des femmes, magnifique, une cinquantaine d’années, un regard profond, me sourit avec insistance, et nous invite chez eux, me semble-t-il. Mais elle parle très vite, je ne suis pas sûre de comprendre. Küç, qui parle mieux le turc que moi, vient à ma rescousse. Elle nous proposent bien de venir chez eux. C’est le premier trajet de la journée, on se dit qu’on n’arrivera nulle part si on accepte toutes les invitations. On refuse, malheureusement. Quand on change d’avis, il est trop tard, l’opportunité est passée. Lorsqu’on descend, elle m’arrête, me dit que je suis “güzel” (très belle – moi ou mes yeux, je ne sais pas) et mignonne (“sucrée”), et elle m’étreint et m’embrasse très chaleureusement au lieu de me serrer simplement la main. Bref mais intense échange avec cette femme. J’aurai bien voulu aller avec eux, dans leur maison là-haut sur la montagne…

Ils nous laissent vers 11 heures devant une lokanta, une sorte de cantine self-service turque qu’on trouve partout. On n’attend pas plus de cinq minutes. Le chauffeur du camion s’appelle Erul. Il va à Samsun, nous laissera au croisement. Nous faisons connaissance. Il a l’air d’un homme intelligent. Sa femme est décédée il y a sept ans. Sur la première partie du trajet, il ne cause pas beaucoup, et a l’air plutôt tendu. Il nous dit que c’est la route la plus dangereuse de Turquie. C’est vrai qu’en arrivant à Dersim*, on avait vu des tanks de l’armée turque dirigés vers les maquis où se cachent les partisans du TKK séparatiste qui veut faire du Kurdistan un pays à part entière. Cette route me rappelle celle entre la Bulgarie et la Serbie, en plus étroite et moins fréquentée.

Mes deux acolytes sont sur le lit derrière, j’ai le siège passager. Je regarde par la fenêtre. Les petits monts rocheux se transforment en de sableuses ravines auxquelles s’accrochent de petits arbustes, dont l’automne s’empare maintenant doucement. Parfois, un arbre est complètement rouge et flamboie, tandis que les autres jaunissent à peine. À notre droite, comme souvent, court un torrent. Parfois, des hommes y pêchent où y font je-ne-sais-quoi. Le chauffeur est très concentré. On ne peut pas se tenir à droite, car le bord du bitume est grignoté et l’on risquerait de tomber à pic dans le petit ravin, mais il y a quand même de temps en temps un véhicule dans l’autre sens, surtout des camions de bovins, et il faut éviter les trous dans le bitume. Le soleil finit par percer enfin la couche de nuages qui avait crachoté trois gouttes plus tôt ce matin-là. Un pont rouge. Un tout petit village qui s’appelle “le pont rouge”. Une ferme. Le chauffeur klaxonne tous ceux qui marchent sur la route. Je ne sais pas à combien on roule, le compteur est cassé. Pas très vite, 40 ou 50 je pense. Quand je sors mon carnet pour prendre des notes, le chauffeur rigole en disant “professor, professor !”. Après quelques dizaines de kilomètres, il commence à se détendre, la portion la plus dangereuse de la route est passée, probablement. Autour de nous, les montagnes se font plus hautes, de sable et de roches mêlés.

Vers 12 heures, on fait une pause. Çay (le thé turc) obligatoire, vu qu’on refuse à manger pendant qu’Erul et son collègue qui nous suivait dans un véhicule plus petit, dévorent de la viande. On reprend rapidement la route. À un moment donné, le camion s’arrête sur le bord de la route en face d’un grande bâtisse dans la cour de laquelle est garé le véhicule du collègue. Trafic quelconque,  on charge des choses en plus dans notre camion. Le collègue nous dit au revoir, il va prendre une autre route, et il nous offre trois kilos de raisin tout frais acheté exprès pour nous sur le bord de la route, et délicieux ! Deux bonnes heures après la pause restaurant, notre chauffeur nous laisse au croisement pour Trabzon. Une longue attente, peu de véhicules et ceux qui empruntent cette route sont plein de gens ou de choses non identifiées. Je joue un peu de trompette, ça passe le temps et ça amuse la galerie des chauffeurs qui tournent sur la route principale.

Finalement après notre plus longue attente en Turquie, une heure, on arrive à arrêter une voiture rouge qui nous fait monter… dans le pick-up de derrière ! Notre chauffeur est super sympa, et intéressant. Il fait du commerce de voitures, mais pas dans le coin. À un moment, il s’arrête à un endroit proche de la rivière, où sont accroupis quelques hommes qui semblent se recueillir, et pour cause. Deux jours auparavant, un terrible accident de la route à tué douze personnes ici. L’atmosphère est lourde et triste, d’autant que l’on voit encore les débris de l’accident dans le petit cours d’eau. Sur la rive opposée, trempé, un double-siège bleu trône sous les buissons, planté là comme s’il attendait encore des passagers. Notre chauffeur est secoué et veut se recueillir lui aussi, et sûrement prier, j’imagine. Son ami de la voiture rouge prend le volant de notre pick-up et nous emmène jusqu’à la prochaine ville.

Notre dernier “ride” ce jour-là ne sera pas particulièrement plaisant. A quatre sur la banquette arrière, deux des trois occupants de la voiture tournent au rakı** et sont déjà bien ronds. Je n’aime pas côtoyer les gens dans cet état. L’alcool détruit trop de choses…. Ils se disputent beaucoup lors des pauses. Apparemment je suis extrêmement ennuyeuse et pas drôle, car je n’aime ni l’alcool, ni les cigarettes. Mais dix minutes plus tard, je suis exemplaire, rendez-vous compte, elle ne boit pas, ni même ne fume! Le chauffeur, heureusement, ne boit pas non plus. Mais décidement, ce ride ne me plaît pas, j’ai un mauvais feeling, pas assez pour me faire partir en courant, mais je me méfie. Le chauffeur est incroyable de patience; le pochtron du côté passager s’amuse régulièrement à lui tirailler le lobe de l’oreille en sussurrant des mots doux d’une voix imbécile, et lui ne bronche pas. Il conduit plutôt bien, jusqu’à ce qu’on lui demande à quelle heure il pense que l’on va arriver à Trabzon. Il prend ça comme une incitation à appuyer sur le champignon, et sa conduite à partir de là me fait vraiment peur. Mes amis s’en fichent : Alfie pionce, et Küç ne sachant pas conduire, pour elle, toutes les conduites se valent, elle n’a jamais peur. Je prétexte d’être malade en voiture pour lui demander de revenir à la conduite plus souple qu’il avait avant, ce qu’il fera. Il a l’air sympa et accommodant, finalement. On discute avec Küç et Alfie, on décide de rester dans la voiture malgré tout. On s’arrête pour manger à un restaurant. Nous, on est pressé d’arriver, on grignote un peu de salade on explique qu’on ne mange pas de viande. A partir de là, cela devient aussi très désagréable pour Alfie et Küç. Les trois types ne comprennent pas le végétarisme et essayent de nous forcer à manger de la viande.

On finit par arriver à Trabzon, et mon mauvais pressentiment se révèle justifié quand les trois compères nous demandent de l’argent en nous déposant. On refuse, c’est du stop, il n’a jamais été question d’argent. Ils s’en vont, amers.

Voilà donc une longue journée de stop qui s’achève un peu avant 21h00, avec certes un dernier véhicule aux occupants un peu plus pénibles, mais aussi et surtout de très belles rencontres, et des paysages splendides. Tout est bien qui finit bien, on arrivera à point pour un barbecue avec les amis de notre hôte, Çağatay qui se révélera fantastique, et une petite session impro avec un voyageur musicien qui dort au même endroit que nous !

* maintenant officiellement Tunceli, mais les deux noms sont utilisés
** prononcez rakeu; c’est une boisson à l’anis genre ricard

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