Vilnius la poétique

Les circonstances de mon arrivée à Kaunas (relatées plus longuement ici) m’ont rendu toute affinité particulière avec la ville difficile. Hésitant même à rester en Lituanie, je m’étais dit qu’il serait quand même dommage de ne pas voir la capitale. Les capitales ne sont jamais représentatives d’un pays, mais elles donnent le ton et sont donc un élément incontournable.

Je suis plus ou moins “invitée” à Vilnius, ce qui augure de bonnes choses. Sur CouchSurfing, il existe une nouvelle fonctionnalité qui consiste à laisser voir les personnes d’une ville que vous cherchez un toit. C’est une “requête ouverte”, où vous ne vous adressez pas à une personne en particulier, mais à tous les hôtes potentiels qui liront votre message, et ceux-ci pourront décider de vous inviter chez eux. C’est ce qu’à fait Virginija, une dame de l’âge de ma mère, elle-même maman de cinq grands enfants. Elle a une énergie folle, elle en est venue à faire du couchsurfing par le biais de ses filles. Cela fait seulement quelques semaines qu’elle héberge, et elle y met tout son coeur. Le deuxième soir, nous étions cinq couchsurfer ! Je ne pense pas qu’elle tienne longtemps à ce rythme-là, mais je ne suis pas fâchée d’avoir profité de son enthousiasme tout neuf.

J’ai commencé par une visite de Vilnius sur les chapeaux de roue avec Virginija, après avoir laissé tout de même mon gros sac à la bibliothèque sous la garde d’une de ses amies. Virginija est elle-même bibliothécaire, et très cultivée. Je n’ai probablement pas tout retenu de ce qu’elle m’a dit, nous avons vu beaucoup d’églises, elle m’a donné beaucoup de dates… Virginija est très organisée et a même des coupons de réduction pour un restaurant traditionnel, elle met un point d’honneur à me faire goûter (pour un prix imbattable, donc) les cepelinai (sorte de knödel de pommes de terre de forme ovale, fourrées avec du porc; plutôt goûtus à la première bouchée, ils perdent en raffinement à la deuxième, et deviennent quelque peu lourds et indigestes à partir de la troisième), et le gira. Cette dernière boisson m’intéressera beaucoup plus. Il s’agit d’uns boisson… au pain. Oui, au pain. Au lieu de faire du pain perdu avec leurs croûtons de pain noir, ils les mettent à tremper plusieurs jours dans un mélange d’eau, de sucre et de levure. Le goût de levure est assez prononcé, la couleur maronnâtre, mais le tout est étonnamment rafraîchissant. J’en boirai de nouveau quelques jours plus tard à  Białystok en Pologne, cette fois sous le nom de buža; ce n’était cependant pas tout à fait la même chose, puisqu’en passant la frontière, la boisson s’agrémente de citron et prend au passage une couleur jaune; le goût fermenté était moins présent. On trouve aussi du gira en Biélorussie et en Ukraine, et j’imagine en Russie et dans les autres pays du nord. En Ukraine, ça s’appelle du kvas, et c’est le nom que l’on donne à ce breuvage en anglais.

Le lendemain, la visite se poursuivra, en compagnie d’un couchsurfer indo-américain et des trois musiciens biélorusses que nous allons chercher à la gare. Le troisième jour, c’est un peu par défaut que j’irai avec Cal, ce même américain, visiter Tracai et son château médiéval; Cal est sympa, certes, a beaucoup d’histoires à raconter puisqu’il voyage peu ou prou depuis sept ans, mais il rentre partout en parlant directement et uniquement en anglais, et ça m’horripile quelque peu. Il refuse également catégoriquement de parler d’argent ou de travail. Je ne réussirai pas à lui tirer les vers du nez, et je ne sais donc toujours pas comment il finance ses voyages, ce qui m’énerve un peu. Lorsque je jette l’éponge, nous resterons sur la plaisanterie (mais en était-ce une ?) qu’il serait un agent de la CIA, puisqu’il vient de Washington DC… Bref, je savourerai bien plus les quelques heures de la fin de la journée où je pourrai vagabonder à ma guise dans les rues de la ville, enfin de nouveau seule, sous les premiers rayons de soleil depuis quelques jours. Au gré de ma balade, je trouverai une boulangerie française qui a la bonne idée de vendre les pains de la veille à moitié-prix, et de frais musiciens qui font danser les badauds, jeunes et moins jeunes, dans un parc au pied d’une église. Un violon, un accordéon, un tambourin, des musiques traditionnelles lituaniennes et les danses qui vont avec, je suis comblée !

D’une manière générale, Vilnius m’est apparue comme une ville plutôt raffinée, et très poétique, où la culture a le beau rôle. En témoignent la literatu gatvé (gatvé veut dire “rue”) où sur les murs des artistes contemporains rendent hommage à d’autres artistes lituaniens, mais aussi les innombrables galeries et expositions, dont une, que nous avons visitée, rassemblant uniquement des travaux artistiques ayant trait, de près ou de loin (voire de très loin !) avec le tissu (Vilnius est connue pour ses lins). L’université est très ancienne, et prisée. D’une manière générale, la poésie reste très appréciée à Vilnius, et dans le pays en général. Cela se retrouve de manière inattendue au détour des anecdotes : sur une petite place, une statue représentant un allumeur de réverbères; sur la statue cependant, pas de réverbère, seulement un homme affairé, les bras levés. Les Vilnois disent de lui qu’il allume les étoiles… Sur une autre place devait figurer la sculpture d’un ange. Pendant longtemps, l’argent pour la fabriquer a manqué; à sa place, pendant quelques temps, une statue en plâtre un peu étrange représentant un œuf; lorsque vinrent des jours meilleurs, l’ange fut fabriqué et installé, et on déplaça l’œuf dans un autre quartier, sur une autre petite place; les habitants du coin attendent maintenant que sorte de l’œuf un nouvel ange…

Mais si la poésie a repris le dessus, après les noires années communistes, celles-ci imprègnent encore fortement le paysage, les mentalités et les comportements. Les gens ici apprécient de pouvoir dire ce qu’ils veulent sans crainte, surtout ceux qui étaient déjà adultes à l’époque soviétique. Mais on se tient à carreaux, dans le fond. On n’oserait pas ne pas payer son ticket de transport en commun par exemple. Car ici ce ne sont plus les gentils contrôleurs de Vienne ou de Prague qu’on peut baratiner un peu, ou qui n’ont pas le droit de vous toucher. Ici, si vous ne sortez pas de votre plein gré du bus pour monter dans la fourgonnette des contrôleurs en uniforme, on vous y traînera de force… Je ne sais heureusement pas où elle vous emmène, si tant est qu’elle vous emmène quelque part. J’ai préféré ne pas essayer.

Enfin, il y a tout de même une chose qui manque certainement de poésie à Vilnius, ce sont les rangées d’immeubles qui se succèdent pendant des kilomètres en périphérie du centre. Construits il y a plusieurs dizaines d’années, dans la pure tradition soviétique , en format neuf ou douze étages, avec de petites variations architecturales, mais tous gris, austères, imposant et vétustes. Heureusement qu’il y a beaucoup d’arbres entre eux pour apporter une touche de couleur, et quand le ciel est bleu, c’est supportable. Mais en Lituanien, Lituanie veut dire “le pays de la pluie”, et des jours où le ciel est aussi gris que les immeubles communistes, il y en a beaucoup. Virginija habite quasiment tout au bout de cette banlieue dortoir, et en une demi-heure de bus, j’ai eu le temps d’admirer ces petits monstres de béton en enfilade… Depuis le bus, justement, Virginija m’a désigne un centre commercial tout ce qu’il y a de plus classique chez nous. Il a seulement quinze ans, et quand pendant sa construction et les premiers mois de fonctionnement, les bus de touristes lituaniens qui venaient visiter la capitale venaient le voir, c’était tellement nouveau, tellement incroyable, ce temple de l’économie de marché qui sortait de terre…

Immeubles soviétiques ou pas, Vilnius restera pour moi Vilnius la poétique, à travers ces effluves discrètes mais bien présentes, ces petites touches de poésie qui vous surprennent au détour d’un bâtiment, d’une anecdote ou d’un sourire…

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